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La barque de Pierre, le chef des pêcheurs d’hommes

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Pourquoi les nations ont-elles frémi de rage, et les peuples ont ils formé des projets insensés ? Le psaume deuxième, en nous présentant le Sauveur, le Roi des rois, Rex constitutus super Sion [cf. Ps 2,6], nous révèle en même temps la rage et les complots de ses ennemis.

La double prophétie s’accomplit dès la naissance de Notre Seigneur. Il est adoré par les rois de l’Orient, mais derrière eux Hérode projette sa mort, et demain le Roi des rois devra fuir en Égypte. Ce sera toute la vie du Christ. Trente-trois ans plus tard, quand il mourra, sa mort pleine de vie et de résurrection, les adorateurs seront réduits au plus petit nombre, et derrière eux, il y aura les rabbins et les pharisiens fanatiques, le faible Pilate, le railleur Hérode et le peuple illusionné.

Telle sera aussi toute la vie de l’Église, qui est le Christ continué. Saint Paul écrira aux Corinthiens: « Quasi morientes et ecce vivimus: Nous mourons et nous vivons » [2 Co 6,9]. Pour nous servir d’une métaphore que Notre Seigneur semble avoir préférée à toute autre quand il parlait de l’Église, le vaisseau de l’Église passera sans cesse de la pêche miraculeuse à la tempête et de la tempête à la pêche miraculeuse.

Le Christ aimait les leçons de choses et les métaphores en actions. C’est près de leurs barques qu’il appelle ses apôtres et il leur dit :

« Je vous ferai pêcheurs d’hommes ».

Puis, il se hâte de symboliser l’Église par la première pêche miraculeuse. Tout y est marqué, l’autorité de Pierre, son infaillibilité et les progrès merveilleux de l’Église. Jésus monte sur la barque de Pierre, les autres suivent. Il enseigne de la barque de Pierre, il constitue Pierre, chef suprême de la pêche :

«Duc in altum».

Les autres travaillent sous les ordres de Pierre : « et vos laxate retia ». Les filets sont remplis. Tous les appelés suivent le Sauveur qui leur explique en deux mots tout le sens de la métaphore en disant à Pierre : Tu seras le chef des pêcheurs d’hommes : « Jam homines eris capiens ».

J’ai dit que tout était marqué dans la métaphore en action, ce n’était pas exact. Il fallait, pour compléter tout le drame symbolique, trois autres actes, les deux tempêtes de la barque de Pierre et la seconde pêche miraculeuse. Deux fois, la barque symbolique est secouée par les vents et les flots. La première scène est superbe. Le Christ est là, mais il dort, couché sur le pont de l’arrière, la tête sur un coussin. La tempête monte, elle est furieuse, elle rugit, les flots se jettent dans la barque, elle va sombrer :

« Complebantur, periclitabantur ».

Les apôtres crient vers Jésus :

« Vous n’avez donc pas souci de nous sauver: ‘Non ad te pertinet quia perimus!’ ».

Jésus se lève et debout, il commande à la mer et aux vents :

« Arrêtez-vous et faites silence : ‘Tace, obmutesce’ ».

Et il se fait un grand calme. C’est l’histoire de l’Église.

La seconde scène n’est pas moins belle. Le Christ n’était pas là. Il était resté au rivage pour prier. La tempête sévit ! La barque est le jouet des flots : « navis jactabatur ». Le Christ arrive en marchant sur les flots courroucés. Les disciples poussent des cris de frayeur. Jésus ne veut pas les sauver seul. Il appelle Pierre qui s’avance sur les eaux, il le relève quand sa foi fléchit, il le prend par la main.

Ils entrent tout deux dans la barque, en triomphateurs, et c’est quand ils sont entrés tous deux que la tempête s’apaise : « et cum ascendissent in naviculam, cessavit ventus ». Mais ce que nous venons de voir dans la métaphore, il faut le retrouver dans l’histoire de l’Église. Souvent une tempête s’élèvera, mais Notre Seigneur exige absolument notre confiance, comme il l’exigeait de ses disciples à Tibériade : «modicæ fidei, quare dubitastis», « hommes de peu de foi, pourquoi avez-vous craint ? ». Et il récompensera toujours notre confiance en nous apportant le salut.

Quelques années plus tard, le pêcheur d’hommes est venu à Rome. Il a déjà fait quelques bons coups de filet, à Jérusalem, à Antioche et chez les habitants du Pont, de la Galatie, de la Cappadoce, de l’Asie et de la Bithynie. Mais à Rome, la tempête s’élève et tout est sur le point de sombrer. Les flots et les vents menacent également le frêle esquif.

Les flots, c’est cette marée montante de sensualité et de débauche qui ne semble pas laisser de place pour fonder et faire vivre une société chrétienne. Ce sont ces fêtes ou ces orgies du Palatin, d’Antium et de Baia, si complaisamment décrites aujourd’hui par le roman et le théâtre, et qui donnaient alors l’exemple et le branle à toute la société romaine.

La volupté faisait rage et la corruption était à son comble. On alternait entre les jouissances grossières des nuits de débauches et la volupté cruelle du cirque où l’on courait voir les fauves déchirant les entrailles des gladiateurs. Y avait-il espoir de voir une société chrétienne se former contre ce courant ?

C’était pour Pierre l’épreuve du dégoût. Puis le vent se leva, vent de tempête s’il en fut. César avait fait incendier Rome, puis, inspiré sans doute par les voluptueux qui avaient en horreur la vie nouvelle des chrétiens et par les juifs qui se souvenaient du calvaire, il voulut détourner sur les chrétiens la rage du peuple.

Et la chasse sans merci commença. On les livrait aux chiens dans le cirque, dit Tacite, après les avoir revêtus de peaux de bêtes, on les crucifiait en grand nombre, on les brûlait comme des flambeaux pour éclairer les jardins de César. Nul n’était épargné : femmes, enfants et vieillards étaient éventrés par les fauves. Les limiers lancés par César avaient scruté toutes les retraites. Les proies allaient leur manquer.

Pierre sentit que les flots cédaient sous ses pieds. C’était pour lui l’épreuve du doute. Il pensa qu’il fallait fuir pour fonder l’Église ailleurs, et il s’en alla par la Voie Appienne [Via Appia]. Mais l’apparition miraculeuse du lac de Tibériade se renouvela. Le Christ descendit vers lui.

« Seigneur, s’écria Pierre, où allez-vous ? ‘Domine quo vadis?’
Je viens, lui dit le Maître, renouveler le sacrifice du Calvaire. Je suis mort là-bas pour sauver le monde, je viens mourir ici dans la personne de mon vicaire, pour sauver Rome et en faire la capitale de mon Église ».

Pierre mourut en effet. Sa croix fut dressée sur le Janicule ou plutôt sur les pentes du Vatican. Le voyez-vous, avant de monter sur sa croix, bénir sa ville de Rome ? Et en mourant pour elle, il l’avait achetée, et c’est pour cela qu’elle appartient à ses successeurs. Et après la tempête, ce fut la pêche miraculeuse, et bientôt les chrétiens remplissaient Rome, depuis l’humble demeure des artisans jusqu’au palais de César.

Quatre siècles plus tard, la tempête bat de nouveau son plein. Ce n’est plus Rome qui menace l’Église, ce sont les nations barbares. La grande nation des Huns est venue des rivages de la Mongolie pour chercher en Europe des terres plus fertiles. Ses chefs poussent devant eux tout un peuple de 500.000 âmes.

Les nations de l’Est et du Nord, les Slaves et les Germains, les Alains et les Suèves, les Goths et les Vandales, se laissent pousser volontiers vers les rivages où la nature est plus souriante. La Gaule, l’Italie, l’Espagne avaient déjà de splendides chrétientés ; le flot envahissant couvre et ravage tout. En 409, Alaric descend déjà jusqu’à Rome avec ses Visigoths et la livre au pillage.

Genséric avec ses Vandales traverse la France, occupe une partie de l’Espagne, toute l’Afrique du Nord. Partout, il pille, il détruit, il persécute. Évêques et fidèles, en Afrique, sont livrés à la mort. Genséric arrive à Rome en 455 et la livre à la barbarie de ses soldats. C’en était fini de toutes les églises florissantes d’Occident et d’Afrique. Attila arrivait à son tour, faisant le désert partout où il passait.

Léon le Grand l’arrêtait cependant à Padoue. Mais Odoacre avec ses Hérules en 476 venait porter le dernier coup à l’empire d’Occident. Théodoric avec ses Ostrogoths le suivait et le supplantait à Ravenne. Enfin Clovis avec ses Francs envahissait la Gaule. Tout paraissait fini encore pour l’Église. Tout était détruit, sanctuaires, écoles et monastères. Tous ces barbares étaient païens. Quelques-uns seulement s’étaient laissés gagner à l’arianisme.

L’empereur d’Orient favorisait les eutychéens. Quelle immense ruine ! Quel désastre ! Saint Augustin avait demandé à Dieu de ne pas survivre à l’écrasement de son peuple. C’était de nouveau pour Pierre et pour l’Église l’épreuve du découragement. Pierre cependant criait vers Dieu, comme du lac de Tibériade: « Domine, salva nos, perimus » [Mt 8,25].

Mais c’était encore une mort qui préparait la vie. «Quasi morientes et ecce vivimus!» [2 Co 6,9]. Le salut allait venir par les Francs. Clovis leur chef allait être gagné au Christ par la douce reine Clotilde et par le grand évêque Rémi, encouragé par le successeur de Pierre, et il allait combattre partout l’arianisme. Le Pape Anastase II lui écrivait :

« Glorieux fils, vous êtes la consolation de l’Église, le protecteur de la barque de Pierre ».

L’alliance était scellée pour toujours entre le Saint-Siège et la nation française qui devenait la fille aînée de l’Église. Le pêcheur d’hommes redevenu libre allait jeter ses filets au VIe siècle sur l’Angleterre, au VIIe sur la Frise et la Hollande, au VIIIe sur l’Allemagne et la Saxe, au IXe sur la Bulgarie, au Xe sur la Pologne et la Hongrie.

Le Christ réalisait la grande prophétie du Psaume:

« Je te donnerai les nations en héritage et ton empire n’aura d’autres bornes que celles du monde » (Ps 2[,8]).

Il y eut d’autres tempêtes encore, et celles du XIXe siècle ne sont pas les moindres. À son début, la Révolution dominait en France et en Italie. Le conclave se tenait à Venise, il était étrangement divisé et ne donnait pas de résultat. Il semblait que tout fût perdu. Mais le sang des martyrs de la révolution et la prière de l’Église touchèrent enfin le Christ. Il commanda au vent et aux flots.

Pie VII était élu et il concluait le concordat de 1801 qui rétablissait la paix. Au milieu du siècle, la tempête sévissait encore. La Révolution était maîtresse de Rome. Pie IX s’était réfugié à Gaète [Gaeta]. Mais il priait avec sa foi de saint : « Domine, salva nos, perimus »; et le Christ le ramenait à Rome.

Aujourd’hui, les flots montent de nouveau, et ils sont plus menaçants que ne le croient les esprits superficiels. Il ne s’agit pas seulement des projets de lois qui menacent les couvents et les collèges de France ; ce n’est là qu’un incident. Il y a une immense conjuration admirablement ourdie et qui se croit sûre d’un prochain triomphe.

Le Sanhédrin, les Pharisiens, Hérode et Pilate sont réunis et ils ont gagné le peuple. Il semble qu’il n’y ait plus pour le Christ d’autre perspective que le Calvaire. Aujourd’hui, le Sanhédrin, ce sont les hauts conseils israélites. Ils ne se font pas connaître, mais l’unité de leurs plans se révèle suffisamment par leur action internationale.

Dans toute l’Europe, ils détiennent la haute banque. En un demi-siècle, ils ont acquis, dit-on, un quart de la richesse mobilière générale, et par là, ils ont une influence prépondérante sur tous les gouvernements. Partout, ils prennent la tête du haut commerce ; ils acquièrent les grandes propriétés foncières, surtout en Autriche et en Hongrie, où ils détiennent un tiers du sol national.

Ils dirigent les neuf-dixièmes de la presse européenne, et par là, ils façonnent l’opinion qui est la reine des sociétés démocratiques. Leurs fils forment déjà la moitié des étudiants de l’Université de Vienne, le tiers de celle de Pesth. Ils remplissent les tribunaux et les conseils des États. Ils ont le premier rang dans le commerce d’exportation de nos grands ports européens.

Encore quelques pas et ils seront les maîtres du monde. Comme le Sanhédrin d’autrefois a su dominer Pilate et Hérode et gagner le peuple, ainsi celui d’aujourd’hui a su s’imposer aux deux grandes puissances du jour, les loges maçonniques et la démocratie sociale. Ils ont la majorité dans les grands conseils socialistes. Ils dominent dans les 80 Grands-Orients qui sont obéis par les 120 grandes loges provinciales et les 8.300 loges locales.

Vous savez la puissance des loges. Les membres du grand Convent de Paris en 1890 ont dit:

« Dans dix ans, personne ne bougera plus en France en dehors de nous ».

C’était à la lettre. Ils imposent aujourd’hui les projets de loi qui doivent nous régir. Vous savez aussi la force du socialisme, et ce que vous ne devez pas perdre de vue, c’est la rapidité foudroyante de ses progrès.

Vous savez leur programme: destruction de la propriété, de la religion, de la famille ; et ne vous fiez pas à leur évolution apparente. C’est une tactique, et les projets intimes restent les mêmes. Pour auxiliaires ou pour avant-garde, ils ont l’anarchie. Celle-ci n’a pas de statistique officielle. Elle a ses groupes mystérieux de 15 affidés qui se réunissent dans une infinité de villes.

Elle a ses journaux, sa littérature, ses adhérents. Elle se vante de posséder 50.000 partisans. Ses livres suggestifs, qu’on trouve dans la bibliothèque de tous les régicides ont tout ce qu’il faut pour incendier l’Europe. Une pareille alliance, l’or d’Israël, la presse, l’audace des loges et la force brutale du nombre, n’est-ce pas une puissance invincible ?

Tout cela n’annonce-t-il pas une tempête telle que l’histoire de l’Église n’en a pas encore connu ? Ne serait-on pas tenté de désespérer ? Mais vous avez vu l’issue des tempêtes de Tibériade et de celles de l’histoire. Pierre et ses fidèles disciples prient. « Domine, salva nos, perimus ».

Dieu fera le reste. Le Christ nous défend la désespérance. « Hommes de peu de foi, pourquoi craignez-vous? » disait-il à ses disciples après la première tempête. « Pierre, pourquoi doutais-tu de moi? » disait-il après la seconde tempête.

Que faut-il faire ? Trois choses : avoir confiance avec Pierre, prier avec Pierre, agir avec Pierre. Il n’y a rien à faire sans Pierre. Il est le chef de la barque. C’est avec lui que le Christ apaise la tempête. Il faut prier avec Pierre et prier la prière qu’il nous demande. Il nous fait dire le rosaire, disons le rosaire pour obtenir le secours miraculeux de Marie.

Il nous met aux pieds du Sacré Cœur. Il a confié le XXe siècle au Sacré Cœur. Recourons au Sacré Cœur qui est l’abîme de la miséricorde. Mais, prier ne suffit pas. Voyez nos marins en mer. Quand la tempête sévit, quand tout craque à bord, quand le navire fait eau, quand il court vers le rocher, que font-ils ?

Ils invoquent la Madone sans doute et lui font un vœu, mais ils n’arrêtent pas la manœuvre. Ils sont attentifs aux commandements du capitaine, ils sont à tout, ils dirigent le gouvernail, ils bouchent les voies d’eau, ils courent aux pompes. Dieu bénit leur prière et leur courage, et tout est sauvé. Ainsi devons-nous faire. Pierre prie, mais Pierre commande l’action aussi. Pierre a reconnu les voies d’eau, la fausse philosophie, le gallicanisme, les injustices sociales.

Il nous appelle tous à la manœuvre. Il nous indique les réparations à faire, la philosophie traditionnelle, l’action sociale, les associations et toutes les œuvres populaires. Le salut est là et là seulement avec Pierre et sous les ordres de Pierre. Ce sont les masses populaires qu’il faut gagner. Il ne faut pas rentrer timidement au port de nos sacristies. « Duc in altum » [Lc 5,4].

C’est en haute mer qu’il faut aller, c’est vers les flots de la démocratie, pour la gagner au Christ. C’est là que nous ferons la pêche miraculeuse. L’Allemagne a ses associations d’apprentis et d’ouvriers, ses caisses rurales de crédit, son programme social. La Belgique a ses cercles, ses associations agricoles, son organisation électorale, sa législation sociale. La France a ses cercles et conférences, ses syndicats et caisses de crédit, sa presse populaire. L’Italie a ses comités, ses œuvres de jeunesse et un beau développement de caisses de crédit, de coopératives et de mutualités.

À l’œuvre ! À l’œuvre ! Le péril est immense. Ce serait à désespérer, comme au temps de Néron. Le navire est presque plein et sur le point de s’enfoncer. Prions, crions vers le Christ: « Domine, salva nos, perimus » [Mt 8,25]. Ayons confiance et agissons.

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C’est quand tout paraît perdu que le Christ intervient et sauve ceux qui agissent et qui prient. Il a des instruments de tout genre à son choix : Constantin, Léon le Grand, Clovis, Charlemagne, Jeanne d’Arc ou les masses populaires.

À lui de choisir.

À nous la confiance, la prière et l’action ; et le Christ nous apportera le salut, et il accordera de nouveau à son Église une grande paix et une pêche miraculeuse.

Source : Discours prononcé par le Révérend Père Dehon à l’église de Saint-André de la Vallée, à Rome, le 8 janvier 1901

Publié par Napo

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