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Les temps modernes souffrent d’un mal de l’intelligence

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À l’exemple de la Vérité première elle-même, dont il nous tamise les rayons, saint Thomas d’Aquin ne fait pas acception des personnes.

Il invite au festin de la sagesse les disciples comme les maîtres, les enseignés comme les enseignants, les actifs comme les contemplatifs, les séculiers comme les réguliers, les poètes, les artistes, les savants, les philosophes, que dis-je, l’homme dans la rue pourvu qu’il veuille prêter l’oreille, aussi bien que les prêtres et les théologiens.

Et sa doctrine apparaît comme ayant seul des énergies assez puissantes et assez pures pour agir efficacement, non seulement sur cette élite consacrée qui se forme dans les séminaires, et dont on souhaiterait qu’elle se rendît toujours un compte suffisant de ses terribles responsabilités intellectuelles, mais aussi sur l’univers entier de la culture ; pour rétablir dans l’ordre l’intelligence humaine, et ainsi, avec la grâce de Dieu, ramener le monde dans les voies de la Vérité, qu’il se meurt de ne plus connaître.

Le mal dont souffrent les temps modernes est avant tout un mal de l’intelligence ; il a commencé par l’intelligence, il a gagné maintenant jusqu’aux racines de l’intelligence. Quoi d’étonnant si le monde nous apparaît comme envahi par les ténèbres ? Si oculus tuus fuerit nequam, totum corpus tuum tenebro sum erit.

De même qu’au moment du premier péché toute l’harmonie de l’être humain s’est rompue parce que l’ordre qui veut la raison soumise à Dieu avait d’abord été violé, de même, au principe de tous nos désordres, nous voyons d’abord et avant tout une rupture des ordinations suprêmes de l’intelligence. Ici la responsabilité des philosophes est immense.

Au XVIe siècle, et surtout au temps de Descartes, tandis que se brisent les hiérarchies intérieures des vertus de la raison, la philosophie se séparant de la théologie pour revendiquer le titre de science suprême, et du même coup la science mathématique du monde sensible et de ses phénomènes prenant le pas sur la métaphysique, l’intelligence humaine commence à faire profession d’indépendance à l’égard de Dieu et à l’égard de l’être ; à l’égard de Dieu, c’est-à dire de l’objet suprême de toute intelligence, dont elle n’accepte plus qu’à contre-cœur, et dont bientôt, elle refusera l’intime connaissance surnaturellement procurée par la grâce et par la révélation.

À l’égard de l’être, c’est-à-dire à l’égard de l’objet connaturel de l’intelligence comme telle, sur lequel elle cesse de se mesurer humblement, et qu’elle entreprend maintenant de déduire tout entier à partir des semences de clarté géométrique qu’elle s’imagine innées en elle. Que l’ordre de l’intelligence à son objet soit ainsi brisé, nous avons peine à comprendre, tant nous sommes matériels, la signification terrible, chargée de sang et de larmes, de ces quelques mots abstraits ; nous avons peine à nous représenter l’immense subversion, l’immense catastrophe invisible désignée par là.

L’intelligence ! Cette activité « divine », comme disait Aristote, ce prodige de lumière et de vie, cette gloire et cette perfection suprême de la nature créée, par laquelle nous devenons immatériellement toutes choses, par laquelle nous posséderons un jour notre béatitude surnaturelle, de laquelle ici-bas procèdent tous nos actes en tant qu’actes humains, et dépend la rectitude de tout ce que nous faisons, imagine-t-on ce que peut être pour l’homme la perturbation de cette vie, participée de la lumière divine, qu’il porte en lui ?

La révolution qui commence avec Descartes, et continue avec les philosophes du XVIIIe et du XIXe siècles, et qui n’a fait que libérer les forces destructives toujours en travail dans la raison des fils d’Adam, est un cataclysme historique infiniment plus grand que les plus redoutables bouleversements de l’écorce terrestre ou de l’économie des nations.

Indocile à l’objet, à Dieu, à l’être, l’intelligence devient encore, et pour autant, indocile au magistère humain, rebelle à toute tradition et continuité spirituelle. Elle se replie et s’enferme dans l’incommunicabilité de l’individu. Et si l’on réfléchit que la docibilitas, la faculté d’être enseignée, est une propriété essentielle de l’intelligence créée, bien plus, des facultés animales elles-mêmes en tant qu’elles imitent et préparent l’intelligence, au point qu’Aristote classe les bêtes d’après ce critère, mettant au plus bas degré celles qui ne se laissent pas enseigner.

Si l’on réfléchit en outre que cette docibilitas est chez nous la vraie racine de la vie sociale, l’homme étant un animal politique avant tout parce qu’il a besoin d’autrui pour progresser dans l’œuvre de la raison spéculative et pratique, qui est son œuvre spécifique, on doit conclure d’une part qu’en perdant sa docilité à l’enseignement humain comme sa docilité à l’objet, l’intelligence dans les temps modernes a cheminé dans le sens d’un endurcissement proprement brutal, et d’un affaiblissement progressif de la raison, d’autre part que les liens les plus profonds, et tout à la fois les plus humains, de la vie sociale, ont dû en même temps, par un effet inévitable, se défaire peu à peu.

Au point d’évolution auquel est parvenue la pensée depuis les grands changements inaugurés par la réforme cartésienne, on peut discerner trois symptômes principaux du mal qui affecte aujourd’hui l’intelligence jusqu’en ses racines. L’intelligence croit affirmer sa vertu en niant et rejetant comme science, après la théologie, la métaphysique ; en renonçant à connaître la Cause première et les réalités immatérielles ; en cultivant un doute plus ou moins raffiné qui blesse à la fois la perception des sens et les principes de la raison, c’est-à dire cela même dont dépend pour nous tout savoir.

Cet affaissement présomptueux de la connaissance humaine, appelons-le d’un mot : agnosticisme. En même temps l’intelligence méconnaît les droits de la Vérité première, et refuse l’ordre surnaturel, qu’elle regarde comme impossible, et par cette négation, c’est toute la vie de la grâce qui se trouve atteinte. Disons d’un mot : naturalisme.

Enfin, l’intelligence se laisse prendre au mirage d’une conception mythique de la nature humaine, qui assigne à cette nature les conditions propres à l’esprit pur, la suppose en chacun de nous aussi parfaite et aussi intègre que la nature de l’ange en celui-ci, et dès lors revendique pour nous, comme nous étant dues en justice, avec l’entière domination sur la nature, cette autonomie supérieure, cette plénitude à se suffire, cette atkàpxeia qui conviennent aux formes pures.

C’est là ce qu’on peut, en donnant à ce mot son plein sens métaphysique, appeler individualisme : et qu’il serait plus exact de nommer angélisme ; terme qui se justifie par des considérations historiques aussi bien que doctrinales, car c’est dans la confusion cartésienne entre l’âme humaine et le pur esprit, comme dans la confusion leibnizienne entre la substance quelle qu’elle soit, et la monade angélique, que l’individualisme moderne a son origine idéale et son type métaphysique.

Je dis que ces trois grandes erreurs sont les symptômes d’un mal vraiment radical, car c’est à la racine même qu’elles s’attaquent, à la triple racine rationnelle, religieuse, morale, de notre vie. À l’origine, elles étaient singulièrement latentes et dissimulées, à l’état de pures intentions spirituelles. Aujourd’hui, elles sont là, étincelantes, opprimantes, partout répandues.

Tous les voient et les sentent, parce que de l’intelligence leur pointe cruelle a passé jusque dans la chair de l’humanité. Remarquons-le encore, c’est l’intégrité de la raison naturelle, la simplicité de l’œil de l’intelligence, pour parler comme l’Évangile, c’est la rectitude foncière du sens commun qui est blessée par ces erreurs.

Étrange fortune du rationalisme ! On s’est affranchi de tout contrôle pour conquérir l’univers et tout soumettre au niveau de la raison. Et voilà qu’au terme on renonce au réel, on n’ose plus se servir des idées pour adhérer à l’être, on s’interdit de rien savoir en dehors du fait sensible et du phénomène de cons science, on dissout tout objet de pensée dans une grande gelée mouvante qu’on appelle le Devenir ou l’Évolution, on se croit barbare si on ne soupçonne pas de naïveté tous les premiers principes et toute démonstration rationnelle, on remplace l’effort de la pensée et du discernement logique par un certain jeu raffiné de l’instinct, de l’imagination, de l’intuition, des ébranlements viscéraux, on n’ose plus juger.

Or, il importe de le comprendre, ce mal qui affecte l’intelligence et qui est venu par elle, rien d’inférieur à l’intelligence n’y peut remédier, c’est par l’intelligence elle-même qu’il sera guéri. Si l’intelligence n’est pas sauvée, rien ne sera sauvé. Si malade qu’elle soit, elle recèle toujours au fond d’elle-même une vitalité essentielle que rien ne peut léser ni corrompre, et elle reste toujours, dans l’ordre métaphysique, la plus haute faculté de l’être humain.

À cause de l’indéfectible énergie de sa nature spirituelle, le mal qui l’affecte, si radical qu’il soit, demeure de l’ordre accidentel, de l’ordre de l’opération, il ne saurait l’atteindre dans sa constitution essentielle ; et c’est précisément quand il est devenu le plus manifeste qu’on est le plus fondé à espérer la réaction de salut : il suffit qu’elle prenne conscience du mal, elle se dressera aussitôt contre lui.

Au reste, il ne sert de rien d’épiloguer, nous sommes en face d’une nécessité inéluctable. Les maux dont nous souffrons sont descendus si avant dans la substance humaine, ils ont causé des destructions si générales, que tous les moyens de défense, tous les appuis extrinsèques, dus avant tout à la structure sociale, aux institutions, à l’ordre moral de la famille et de la cité, et dont la vérité comme les plus hautes acquisitions de la culture ont un si grand besoin parmi les hommes, se trouvent sinon détruits, au moins gravement ébranlés.

Tout ce qui était humainement solide est compromis, « les montagnes glissent et bondissent ». L’homme est seul en face de l’océan de l’être et des transcendantaux. C’est pour la nature humaine une condition anormale et aussi périlleuse que possible. Mais en tout cas, c’est bien la preuve que tout dépend désormais de la restauration de l’intelligence.

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Ces vérités métaphysiques, que Pascal trouvait trop éloignées du sentiment commun des hommes, elles sont désormais manifestement l’unique refuge et sauvegarde de la vie commune et des intérêts les plus immédiats de l’humanité. Il ne s’agit plus de parier, croix ou pile. Il s’agit de juger, vrai ou faux, et d’affronter les réalités éternelles.

Source : Conférence prononcée à Avignon en 1923 au cours du triduum organisé par Mgr l’Archevêque d’Avignon – Jacques Maritain – Le Docteur Angélique.

Publié par Napo

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