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L’usure moderne, l’usure dévorante

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Le Saint-Père, recherchant dans l’Encyclique Rerum Novarum les causes de la condition pénible des ouvriers d’aujourd’hui, dit alors.

« Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes, qui étaient pour eux une protection. Tout principe et tout sentiment religieux ont disparu des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vus, avec le temps, livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée ».

Le Saint-Père continuait ainsi :

« Une usure dévorante est venue ajouter encore au mal. Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de l’Église, elle n’a cessé d’être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain et d’une insatiable cupidité ».

Qu’est-ce que cette usure vorace ? Ce n’est pas l’usure sous sa forme ancienne, condamnée tant de fois par l’Église ; c’est une forme nouvelle de l’usure, par laquelle s’exerce l’insatiable cupidité des hommes avides de gain.

N’est-ce pas là cette usure au sens large dont nous avons parlé dès le commencement? Cela paraît bien évident. Nos lexiques, traduisant le langage usuel, disent qu’on peut donner le nom d’usuriers, par extension, à ceux qui profitent des malheurs ou des nécessités d’autrui pour étendre leur fortune.

Dans ce sens, toutes les exactions, tous les profits injustes dans la pratique de l’industrie et du commerce sont assimilés à l’usure. Plus loin, dans l’encyclique (p. 28, édition de La Croix), Léon XIII dit que :

« Les riches doivent s’interdire religieusement tout acte violent, toute fraude, toute “manœuvre usuraire” qui serait de nature à porter atteinte à l’épargne du pauvre ».

Plus loin encore (p. 62), il signale :

« Ces spéculateurs qui, ne faisant point de différence entre un homme et une machine, abusent sans mesure des malheureux ouvriers pour satisfaire d’insatiables cupidités ».

Enfin le Saint-Père signale (p. 70) :

« Une faction qui, maîtresse absolue de l’industrie et du commerce, détourne le cours des richesses et en fait affluer vers elle toutes les sources ».

Ce sont là diverses formes de l’usure moderne, et diverses catégories de ces usuriers qui abusent des malheurs, des nécessités ou de la bonne foi d’autrui pour étendre leur fortune. C’est dans ce sens large que le sentiment chrétien entend l’usure aujourd’hui, quand il la stigmatise et qu’il y voit le plus grave péril social. Donnons-en deux témoignages seulement.

Au congrès de Limoges, le délégué du Général des Franciscains (le Révérend Père Zubac) disait :

« Écoutez les conseils de Léon XIII; discernez l’usure vorace, mettez à jour les monopoles, cherchez la source des gains sans proportion avec le travail ».

Au congrès ouvrier de Paris, les ouvriers infligent la même qualification infamante d’usure aux abus de l’industrie et des monopoles commerciaux.

« Ils considèrent, disent-ils, que la fausse liberté économique, proclamée et appliquée par la bourgeoisie issue de la Révolution, a produit, par une concurrence effrénée, un abaissement continu du salaire moyen, et ruiné tour à tour les petits patrons, puis les gros, au profit de la grande usure, juive ou autre, devenue aujourd’hui la reine du monde ».

En entendant l’usure dans ce sens large, on peut stigmatiser du nom d’usure ou assimiler à l’usure un grand nombre d’injustices criantes. Nous allons énumérer celles qui nous paraissent les plus graves de notre siècle (XIXème – 1895), sans prétendre épuiser le sujet :

Les monopoles et accaparements.

Nous ne parlons pas ici des monopoles de l’État, qui sont légitimes quand ils s’exercent dans l’intérêt de l’administration publique, de l’hygiène ou de l’ordre moral, comme sont les monopoles des postes et télégraphes, des tabacs, des poudres et des explosifs. Nous voulons parler de ces accaparements opérés par quelques spéculateurs groupés en syndicats ou consortium, en vue de se rendre maîtres des prix d’une marchandise déterminée pour exploiter tout à leur aise les consommateurs.

Cela peut passer pour de l’habileté, mais c’est le vol en grand. Cela détruit les conditions du juste prix, qui est réglé par l’estimation commune en tenant compte des frais de production. Comme exemple de ce procédé, nous avons en France, le syndicat de la raffinerie, qui met en échec les sucreries et la culture de la betterave. Nous avons encore aujourd’hui l’accaparement des pétroles et celui des cuirs, qui font doubler le prix des marchandises.Parfois l’accaparement ne réussit pas et met en péril ses promoteurs. C’est ainsi que le Comptoir d’escompte a failli sombrer pour s’être prêté à l’accaparement des cuivres.

Les spéculations et coups de bourse.

Les jeux de Bourse et marchés à terme sont l’occasion d’injustices criantes. Pour les naïfs, qui jouent de bonne foi en comptant sur leurs petits talents, ils ne font tort qu’à eux-mêmes, en gaspillant le plus souvent leur avoir. Ils commettent le péché de jeu et non celui d’usure. Mais les habiles jouent à coup sûr. Ou bien ils savent les «nouvelles» qui pourront influer sur la Bourse, ou bien ils les font; ou bien encore ils ont, par la quantité «de titres dont ils disposent», la facilité de provoquer la hausse ou la baisse.

Parfois ces coups de Bourse visent à faire tomber une institution puissante, comme il est arrivé pour l’Union générale en 1882. Il y avait alors à la fois une vaste escroquerie et une machination politique.

L’agiotage. –

L’agiotage sur les marchandises conduit aux mêmes résultats. L’achat à terme peut avoir quelque utilité. Il peut servir de base pour la fabrication et la vente, mais le plus souvent il est immoral. Ou bien, il est un pur jeu de hasard, et c’est un péché d’imprudence; ou bien il recourt, comme les jeux de Bourse, aux fausses nouvelles et aux coups de Bourse, et c’est une escroquerie. Ou bien, il conduit à l’accaparement qui pèse à la fois sur les consommateurs et les producteurs, et c’est encore une manœuvre usuraire.

Le chantage et la concussion. –

Il y a bien aussi des manœuvres usuraires et des spéculations où l’on profite de la faiblesse d’autrui pour s’enrichir dans les prodigieuses escroqueries contemporaines, comme les affaires de Panama et celles des Chemins de fer du Sud. Des administrateurs savent qu’une affaire est mauvaise: ils font mentir la presse, ils achètent la conscience des membres du Parlement, ils attirent la petite épargne de l’ouvrier, du petit rentier, du petit commerçant et ils partagent les capitaux avec des entrepreneurs qui sont leurs complices.

Voilà des manœuvres usuraires colossales, qui surpassent de bien loin les exagérations d’intérêts que se permet le prêteur à usure. Et ce qui s’est fait là en grand s’est répété, en de moindres proportions, dans plusieurs affaires contemporaines, et se pratique jusque dans nos campagnes par des manœuvres qui ont pour but de tromper les agriculteurs et de leur faire vendre leurs produits au-dessous du cours.

Le lancement d’affaires véreuses. –

Nos lois n’ont, hélas! organisé jusqu’à présent aucun contrôle sur la valeur des affaires qui sont montées et lancées par des sociétés improvisées. Ce contrôle existe aux États-Unis. Chez nous, il y a là encore une occasion de manœuvres usuraires et d’escroquerie. Des affaires sont lancées sans aucune base sérieuse ou avec des chances de succès si faibles, qu’on marche à une faillite évidente.

Cependant on réunit de l’argent qu’on attire par dés promesses fallacieuses. Il y a des banquiers et des agents d’affaires qui font métier de ces spéculations frauduleuses, et ils trouvent toujours des dupes.

Les réclames mensongères et le charlatanisme financier.

Les bulletins financiers de nos journaux et les journaux financiers sont presque unanimement des vendeurs de mensonges et des prôneurs d’orviétan. Ils sont payés par les sociétés financières, par les entreprises industrielles et par les banques pour tromper les naïfs. Beaucoup s’y laissent prendre.

C’est encore, de la part des habiles qui exploitent ce terrain toujours fécond, une manœuvre usuraire et l’équivalent d’une escroquerie. On dépense là un art infini pour faire croire aux gobe-mouches que des vessies sont des lanternes. C’est ainsi qu’en ce moment, des sociétés juives et anglaises écoulent sur le marché français une foule d’actions de mines d’or qui ne représentent aucune valeur sérieuse.

Les emprunts et impôts exagérés. –

Mais ne peut-on pas dire qu’une législature qui vote des budgets en déficit et sans prévision d’amortissement, qui ratifie des dépenses insensées pour une campagne scolaire antireligieuse, pour un fonctionnarisme inutile et pour des pensions destinées à leurs électeurs et à leurs amis, est animée de l’esprit d’injustice et d’usure? Elle abuse de sa force pour écraser les contribuables au profit d’une secte ou d’un parti.

La spéculation sur les changes. –

On sait qu’au début de ce siècle, l’Angleterre s’est fait à peu près ce raisonnement :

« Nous détenons presque tout l’or de l’Europe et du monde, il est venu dans nos mains par notre commerce et par celui de nos colonies, il afflue dans nos caisses par ses sources mêmes, par les mines qui sont presque toutes en notre possession ; exigeons le payement en or de tout ce que l’Europe et l’Asie achètent à notre industrie et à notre commerce ; l’or augmentera de valeur, et nous le vendrons à gros bénéfices ».

C’était de l’accaparement en grand ; il a réussi. C’est bien encore là ce qu’on peut appeler « une spéculation par laquelle on profite des nécessités ou de la faiblesse d’autrui pour étendre sa fortune ». C’était une spéculation usuraire.

On sait combien elle pèse sur le marché de l’Europe et sur celui de l’Asie, et comment elle conduit à la banqueroute les petits États comme la Grèce et le Portugal, qui, n’ayant pas assez d’or pour payer les intérêts de leurs emprunts au dehors, se résignent à la situation de débiteurs insolvables.

L’Angleterre a joué là le rôle d’un peuple pratiquant officiellement l’usure. L’Union latine et l’Allemagne, qui ont adopté depuis la monnaie d’or pour les échanges internationaux, n’en ont pas tiré les mêmes profits, parce qu’elles n’avaient ni les mines, ni les réserves de l’Angleterre. Elles ont même provoqué par là chez elles une crise agricole et industrielle, parce que les peuples d’Asie, pour avoir de l’or, ont dû encombrer nos marchés de leurs produits, blé, soie, etc., et parce que ces peuples se mettent à organiser chez eux l’industrie moderne, pour ne plus dépendre de nos marchés.

L’exagération des prix dans le commerce. –

Jamais ni la théologie ni le bon sens vulgaire n’ont pensé qu’un commerçant ou un industriel puissent en conscience vendre leurs marchandises ou leurs produits à tout prix. Tout acheteur qui a payé trop cher dira spontanément : « J’ai été volé ».

Il y a un juste prix, tous les moralistes en conviennent. Le juste prix est fixé par la conscience publique, par l’estimation commune. Dans les siècles de foi et sous le régime social chrétien, il était fixé souvent par l’Église ou par les corporations. Le juste prix, dans le commerce, comprend le coût des marchandises, les frais et les risques, et le gain modéré du commerçant.

Dans l’industrie, il comprend la matière première, les salaires des ouvriers, l’amortissement de l’outillage, le salaire de l’industriel, et même le profit modéré du capital. Il y a un prix moyen, déterminé par l’usage ; un prix minimum au-dessous duquel le vendeur est frustré ; un prix maximum au-dessus duquel l’acheteur est volé.

Cette différence des prix est le champ clos du marchandage. C’est là qu’en viennent aux prises toutes les habiletés du commerce. Ce terrain de lutte paraît s’être élargi avec le développement du commerce. Saint Liguori faisait varier de 95 à 105 le prix d’une marchandise dont la valeur moyenne était cotée par le nombre 100. Le Révérend Père Lehmkuhl dit qu’aujourd’hui, il faut élargir les limites entre 90 et 110. C’est une latitude de 20%.

Dans les pays de foi, comme en certaines provinces de Belgique et de Hollande, il y a trente ans, si nous avons bonne mémoire, un commerçant se serait fait un cas de conscience de gagner plus de 15%. Le commerçant qui abuse de certaines situations pour forcer ses prix est donc animé du même esprit que l’usurier.

Le détaillant, qui vend à crédit à l’ouvrier, est presque obligé de demander des prix usuraires à cause des risques qu’il court. L’ouvrier acheteur se compense en ne payant pas la dernière quinzaine. Cela indique un état social déplorable. Le crédit accordé ainsi à l’ouvrier semble avoir un motif charitable et il le ruine.

10° Les abus dans la fixation des salaires et dans les rapports des maîtres et des ouvriers dans l’industrie. –

C’est là un sujet délicat, mais il a une gravité immense, et il demande à être éclairci. Léon XIII nous rappelle qu’il y a une part laissée à la liberté dans le contrat de travail et dans la fixation du salaire, comme il y a dans la vente une certaine latitude laissée aux conventions des parties. Mais comme il y a un juste prix dont on ne peut pas s’écarter notablement sans voler son prochain, il y a un juste salaire dont les patrons doivent tenir compte, s’ils ne veulent pas se faire les oppresseurs et les exploiteurs de l’ouvrier.

Si ces expressions paraissent dures, qu’on se rappelle qu’elles sont tirées de l’encyclique elle-même, où tout est mesuré et pesé au poids de l’Évangile.

« Il importe, dit Léon XIII, que la justice soit religieusement gardée, et que jamais une classe ne puisse opprimer l’autre impunément » (p. 54).

« Que le riche et le patron se souviennent, dit-il encore, qu’exploiter la pauvreté et la misère et spéculer sur l’indigence sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines » (p. 28).

Mais quelle est la mesure de ce juste salaire? Il doit, dit Léon XIII, suffire à faire subsister l’ouvrier sobre et honnête. Les moralistes développent la pensée du souverain pontife et disent avec le Révérend Père Lehmkuhl :

« Le salaire de l’ouvrier en soi, et si le gain total de l’atelier le permet, doit être tel que l’ouvrier valide puisse commodément pourvoir à sa subsistance et à celle des siens, selon sa condition, et même faire quelque épargne ».

Nous écartons donc l’hypothèse exceptionnelle où l’industrie est en souffrance. En ce cas, l’ouvrier doit prendre part aux sacrifices que les circonstances imposent aux patrons. Mais il faut ici se garer des illusions. Évidemment, les industriels et les commerçants se plaindront toujours. L’ouvrier peut supporter sa part d’un malaise réel de l’industrie, mais il n’a rien à voir avec ces plaintes de commande que personne ne prend au sérieux.

Le salaire n’est pas tout. Le patron a d’autres devoirs de justice et de charité envers l’ouvrier. Si l’on pèse bien les paroles de Léon XIII, il stigmatise comme une spéculation odieuse et comme une pratique usuraire toute mesure qui tend à exploiter les forces et le travail des ouvriers, sans souci de leur santé, de leurs droits et de leurs âmes.

« Ce qui est honteux et inhumain, dit-il, c’est d’user des hommes comme de vils instruments de lucre, et de ne les estimer qu’en proportion de la vigueur de leurs bras » (p. 27).

Il rappelle la malédiction divine fulminée par saint Jacques, contre celui qui aurait frustré un ouvrier du fruit de ses labeurs.

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« Le salaire que vous avez dérobé à vos ouvriers, dit l’Apôtre, crie contre vous et leur clameur est montée jusqu’aux oreilles du Dieu des armées » (p. 28).

« Il importe, dit-il, de sauvegarder les malheureux ouvriers en les arrachant aux mains de ces spéculateurs qui, ne faisant point de différence entre un homme et une machine, abusent sans mesure de leurs personnes pour satisfaire d’insatiables cupidités » (p. 62)

Source : L’usure moderne – Réunion ecclésiastique – Léon Déhon – 1895

Publié par Napo

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