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Quelle tradition les Catholiques « traditionalistes » défendent-ils ?

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Le mot de TRADITION est employé, par les uns et par les autres, dans des sens différents, de sorte qu’il est devenu tout à fait polyvalent, désignant indifféremment le pour et le contre, le meilleur et le pire.

Le public contemporain ne semble par avoir pris conscience de cette imprécision de vocabulaire qui contribue à entretenir la confusion des idées sur un chapitre particulièrement important. Les catholiques restés fidèles, ceux que, précisément, on appelle traditionalistes, sont gravement desservis par l’obscurité d’un terme si capital dans l’exposé de la saine doctrine, car elle enlève de la clarté à certaines définitions de base, par exemple à celle-ci :

« L’Église est Gardienne de l’Écriture et de la Tradition qui sont les deux sources principales de la Révélation ».

Il est certain que si l’on donne une définition confuse de la Tradition, on fait de l’Église la Gardienne d’une Révélation elle-même confuse. Nous sommes en mesure de prouver qu’une véritable campagne d’intoxication est entreprise, un très haut niveau, par les ennemis de l’Église, pour aboutir finalement à accréditer une fausse tradition à la place de la vraie, Nous pensons qu’il serait dans l’intérêt des catholiques fidèles de préciser, une fois de plus, au milieu de la confusion qui s’épaissit, de quelle Tradition ils sont les héritiers et les défenseurs, C’est à ce travail de clarification que nous voudrions contribuer par la présente note.

Notre raisonnement sera évidemment modelé par la foi. En d’autres termes, nous adoptons « a priori » le point de vue dicté par la foi. Et nous constaterons « a posteriori » que notre réflexion a été guidée et que notre sujet en a été éclairé. Le croyant et le non-croyant observent le même paysage, mais le non-croyant le scrute péniblement comme à la lumière infrarouge, tandis que le croyant le contemple éclairé par la pleine lumière du soleil. C’est par la foi que nous obtenons la compréhension, selon la formule de Saint Anselme :

« Crede ut interliges : crois afin de comprendre« .

Notre procédé de raisonnement scandalisera les rationalistes qui ne veulent recevoir aucune vérité a priori, surtout pas celles qui viennent du ciel, et qui ne se fient qu’à leur expérience ; ils en arrivent ainsi à priver le monde de son gouvernement providentiel et à le soumettre à une série d’expériences indéfiniment poursuivies.

Après avoir éliminé le sens étymologique qui ne veut rien dire, nous rappellerons quel sens les théologiens donnent au mot TRADITION dans l’Ancien, puis dans le nouveau Testament, nous verrons, qu’il s’est créé une pseudo-tradition, aussi ancienne que la vraie, mais dont le contenu est composite ; c’est celle-là qui redevient aujourd’hui envahissante.

La Tradition au sens étymologique

Faisons une première constatation. Le sens dans lequel le mot de tradition est couramment employé, par les littérateurs, comme par les journalistes, coïncide avec le sens étymologique. Ce mot est formé de « trans » = à travers et de « dare » = donner. Il signifie donc littéralement : « Ce qui est donné par transfert« .

Ainsi, la seule idée qui est réellement incluse dans les radicaux constitutifs est celle de translation, de livraison, de transmission, de passation, de transport, de legs. Le sens étymologique ne fait aucune allusion à la nature de ce qui est transmis. En somme, il désigne un véhicule dont il ignore le chargement. Il se contente de définir un certain mode d’acquisition des connaissances sans dire en quoi elles consistent. Il indique seulement comment on les reçoit,

Et quel est ce mode de réception ? C’est l’héritage. La tradition, au sens étymologique, c’est le « legs du passé« . C’est l’ensemble du patrimoine intellectuel qui provient des générations antérieures et qui aboutit à la génération du moment. Dans ce legs du passé, on va évidemment retrouver tout ce que l’homme est apte à léguer, c’est-à-dire tout ce qu’il a en lui : le bon et le mauvais, le vrai et le faux, l’histoire et la légende. La tradition, dans le sens littéral que nous examinons maintenant, n’opère aucun choix dans cet héritage forcément global et disparate. Elle ne va pas faire obstacle au mauvais, au faux et à la légende pour ne laisser passer que le bon, le vrai et l’histoire. Elle va tout transmettre sans distinction.

Or, c’est précisément avec cette même absence de discrimination que le mot est employé au sens courant. On utilisera le mot de tradition (que ce soit au singulier ou au pluriel) toutes les fois que l’on voudra désigner un des éléments de ce legs universel de l’humanité passée : on parlera des traditions vestimentaires de la Bretagne, des traditions culinaires du Périgord, des traditions militaires de Saint-Cyr, des traditions païennes de l’Afrique noire, des traditions maritimes des Scandinaves, des traditions religieuses de l’Inde. On dira que, pour vivre avec sagesse, il faut rester fidèle à la tradition, c’est-à-dire à la leçon du passé, à la coutume, aux habitudes ancestrales. Tout ce qui a un précédent dans le passé peut être dit traditionnel.

C’est donc au sens étymologique que le mot est couramment employé pour désigner les connaissances héritées, anciennes, celles qui se distinguent des innovations, des découvertes, des inventions du jour et, à la limite, s’y opposent.

Or, il se trouve qu’un très grand nombre d’esprits, cultivés ou non, nourrissent instinctivement une opinion favorable à l’égard des vestiges du passé où se condense toute l’expérience accumulée dans les temps anciens. C’est une opinion dont même les plus rationalistes ne peuvent pas se défendre. Il y a toujours un recoin de la pensée où ils tiennent en réserve la bouée de sauvetage traditionnelle.

Quand donc on désignera un concept quelconque, ou tout un système, comme issu de la tradition, on déclenchera un préjugé favorable chez tous ceux qui craignent les innovations, les nouveautés, les inventions, les aventures et qui vénèrent vaguement, mais incoerciblement, la sagesse antique, De sorte que la tradition, au sens courant du terme, va présenter une double particularité : un contenu notionnel absolument quelconque et indifférent, aussi riche de mauvais que de bon, mais en même temps une présomption favorable d’expérience accumulée, de pondération, de sagesse, de prudence,

Le professeur de littérature dira, par exemple : « Le romantisme rompit avec la tradition classique« . Puis, quelques pages plus bas, il ajoutera : « Le drame d’Hernani (éminemment romantique pourtant) appartient, « de tradition« , au répertoire de la Comédie Française. Le classicisme et le romantisme seront ainsi englobés tous les deux dans la tradition après avoir été déclarés adversaires.

Un autre conférencier, après avoir parlé de la tradition Royaliste des Vendéens, nous rappellera, quelques instants plus tard, la tradition révolutionnaire de la banlieue parisienne, employant le même terme pour désigner des orientations opposées, mais qui ont en commun d’avoir été héritées. Et il faut reconnaître qu’il aura quelques raisons pour s’exprimer ainsi, car, dès lors qu’elle est transmise par les générations précédentes, la révolution devient, en effet, traditionnelle au sens étymologique. Et, en devenant traditionnelle, elle revêt une présomption favorable, elle s’assagit, elle cesse d’être une innovation et une aventure pour devenir un legs et une leçon du passé.

On comprend que tant d’écrivains, de toutes les orientations, invoquent, en faveur de leur système, l’appartenance à la tradition au sens large, dont le contenu notionnel n’est une gêne pour personne puisqu’il est absolument quelconque et indifférent, Dans le sens courant, le bien et le mal sont aussi traditionnels l’un que l’autre. Mais ils sont l’un et l’autre, auréolés d’ancienneté par ce mot vague de tradition.

Révélation, Écriture et Tradition

Dans la terminologie ecclésiastique, le mot TRADITION ne s’applique plus à tout l’héritage du passé sans distinction de contenu. Il est réservé exclusivement à la partie de la Révélation divine qui n’a pas été consignée par écrit et qui s’est transmise oralement. Toute Révélation, en effet, peut laisser deux sortes de traces : une trace écrite qui vient s’ajouter à celles qui ont déjà été consignées et qui formeront avec elle 1′ÉCRITURE SAINTE, mais également une trace-orale qui s’ajoute à la TRADITION ; car on recherchera et on recueillera évidemment les moindres vestiges des précieuses paroles divines.

La révélation divine s’est manifestée en trois grandes phases. Il y eut d’abord une Révélation primordiale qui fut reçue par les Patriarches, mais qui n’engendra aucune Écriture, puis une seconde Révélation qui donna naissance à l’Ancien Testament et, enfin, une troisième, celle du Messie, qui engendra le Nouveau Testament avec lequel la Révélation Publique est close. Chaque phase a vu apparaître une forme particulière de Tradition qui a véhiculé la partie non écrite de la Révélation et que l’Église, sous sa forme du moment, s’est attachée à conserver. En effet, tous les historiens de la Religion sont d’accord pour affirmer que l’Église, bien que sous des formes différentes, remonte aux toutes premières origines de l’humanité, donc au temps des toutes premières Révélations.

Puisque nous voulons définir la Tradition, nous devons en saisir la chaîne dès le début et nous demander dans quelles conditions elle a pu ou non parvenir jusqu’à nous.

La Tradition primordiale et sa pollution

Les Révélations qui furent reçues par nos Premiers Parents et par les Patriarches qui leur ont succédé n’ont pas été recueillies par écrit. C’est en vain que l’on chercherait un livre archaïque qui nous en livrerait le contenu. Elles ne sont consignées dans aucun texte officiellement codifié par une autorité spirituelle. Elles se sont transmises oralement et l’on peut à bon droit parler d’une Tradition primordiale.

Seulement, il faut ajouter tout de suite que cette tradition ne resta pas longtemps homogène et unique. Elle fut, dès l’origine, le siège d’une division. La première manifestation de cette division nous est relatée dans le Livre de la Genèse, c’est la séparation des deux cultes : le culte d’Abel qui est un sacrifice expiatoire, accepté par Dieu comme constituant la Vraie. Religion surnaturelle et le culte de Caïn qui n’est qu’une offrande de louange et dans lequel s’exerce seulement la religiosité naturelle.

Chacun de ces cultes va donner naissance à une tradition dont l’ancienneté sera égale à celle de sa voisine, mais dont le contenu et l’esprit seront différents. Si l’on ne juge que sur l’ancienneté et si l’on néglige le contenu et l’esprit, on ne peut donner la prééminence à aucune des deux et l’on peut même les confondre en une seule et même tradition primordiale indifférenciée, creuset de toutes les religions, toutes d’égale dignité puisque dérivant toutes d’une seule et même souche. Il est évident qu’une telle confusion n’est pas admissible, car tout milite pour prouver la persistance de deux courants traditionnels, l’un fidèle à la Révélation surnaturelle, l’autre docile à l’inspiration de la nature en incluant dans la nature les démons qui, pour être des esprits, n’en sont pas moins des forces naturelles.

Il est toujours difficile de distinguer la tradition, qui est le contenant, d’avec la religion, qui est le contenu. On peut, en bien des cas, employer les deux mots l’un pour l’autre, surtout quand il s’agit de ces temps anciens.

Nous venons de constater l’existence, dès l’origine, de deux religions. Nous sommes sûrs de ne pas les défigurer et les dénaturer en les appelant, pour simplifier : l’une, la Religion surnaturelle, qui reconnaît ln nécessité d’un médiateur et qui l’attend, l’autre, la religion naturelle pour qui l’homme peut parvenir à Dieu par ses propres forces. La distinction, la séparation et la rivalité de ces deux religions ne sont pas allées sans quelques interférences, on s’en doute. Mais ce qui est certain, c’est que leur histoire comparée est celle de leur séparation progressive et de leur hostilité et non pas celle de leur rapprochement et de leur syncrétisme.

Les deux religions, donc les deux traditions, ont réalisé la prophétie que Dieu avait faite au moment de l’éviction du paradis terrestre quand il avait parlé au serpent en ces termes :

« Je mettrai des inimitiés entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité. » (Gen, III-15)

Le texte porte « sernen » = semence, que l’on traduit en général par « postérité« . Que sont ces postérités ? La postérité de la femme, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais sont aussi les membres de son Corps Mystique qui est l’Église. La postérité du serpent, c’est l’Anté-christ, mais aussi les membres de son corps mystique qui est « la Bête« .

L’histoire mondiale est celle du combat de ces deux postérités, donc de ces deux corps mystiques. Le combat est fluctuant comme tous les combats, c’est-à-dire, qu’il comporte, pour chaque camp, des alternances d’offensive et de défensive, l’avance de l’un des camps correspondant avec le recul de l’autre. La longue période qui s’écoule depuis les origines jusqu’à l’Avènement du Messie est marquée par la croissance irrésistible de cette tradition composite, de cette religion naturelle qui entend atteindre Dieu avec les seules forces de la nature et qui n’est pas autre chose que la « postérité du serpent« . Croissance irrésistible qui entraîne évidemment le repliement sur elle-même de la Tradition primordiale qui perpétue la Vraie Religion.

Consacrons à chacune de ces deux traditions un paragraphe qui les observera jusqu’à l’époque de Moïse, c’est-à-dire jusqu’à la promulgation de la Loi Écrite.

La Tradition Patriarcale

Le courant traditionnel fidèle est celui des grands patriarches. La Bible en cite dix d’Adam à Noé : Adam, Seth, Enos, Caïnan, Malaléel, Jared, Hénoch, Mathusalem, et Lamech, le père de Noé. Ces patriarches transmettent la Révélation Primordiale qu’ils ont reçue d’Adam et ils l’enrichissent de révélations subséquentes à eux, faites d’âge en âge.

Mais cette transmission fidèle, il est important de le noter, est l’œuvre d’une lignée peu nombreuse et elle s’opère pendant que la grande majorité des hommes est entraînée par l’autre courant, traditionnel et antique, lui aussi, mais dévié. Courant qui avait débuté avec le naturalisme de Caïn. Cette déviation de la connaissance religieuse entraîne l’inconduite générale, laquelle est finalement sanctionnée par le châtiment du déluge. Néanmoins, à la sortie de l’arche, le patriarche Noé reprend le fil de la Révélation divine et il reconstitue la Religion primitive qu’une Tradition authentique retransmet encore jusqu’à une autre période trouble, celle qui s’écoule de l’épisode de la Tour de Babel jusqu’à la vocation d’Abraham.

Une question importante va nous retenir un moment. Que devient la Tradition authentique pendant cette période trouble de ln Tour de Babel où la tradition païenne est en proie à une effervescence extraordinaire ? Elle s’est repliée sur elle-même pour se tenir à l’abri de la contagion et elle a cheminé assez obscurément jusqu’à ce qu’elle parvienne au mystérieux personnage de Melchisédec, lequel, indubitablement, la transmet à Abraham. Et, avec Abraham, le processus de durcissement et de séparation va encore s’accentuer. Dieu va ménager à la Vraie Religion, et donc à la Tradition qui en est le véhicule, un endroit clos, un peuple séparé des autres, pour qu’elle se perpétue, avec toute la protection possible, en attendant que les temps marqués pour son épanouissement arrivent.

Ln Tradition se perpétue donc et toujours sous la même forme orale. Il est très important de-faire remarquer que si nous connaissons aujourd’hui le contenu de la Révélation Primitive, ce n’est pas à la Tradition que nous le devons, mais à l’Écriture.

Car voici ce qui s’est produit. Lorsque la détérioration de cette religion primitive, détérioration opérée par le paganisme envahissant, fut devenue irréversible, Dieu a procédé à une Révélation nouvelle qui fut en grande partie consacrée à rappeler la première et que, cette fois, il fit consigner par écrit. Ce sont les Livres de l’Ancien Testament, et surtout celui de la Genèse, bien entendu, qui vont désormais rappeler une Tradition jamais écrite jusqu’alors. Cette fois donc, la nouvelle Révélation, qui est l’ancienne reconstituée et complétée, n’est plus transmise oralement, mais devient, l’Écriture Sainte. Elle va être conservée par la Synagogue des Juifs à laquelle Dieu inspire, à cet effet, un goût très vif pour l’exactitude littérale.

Il est temps de nous demander quel était le contenu de cette Tradition primitive. C’est donc l’Écriture qui va nous le livrer puisque la Tradition patriarcale ne nous est pas parvenue Les premiers hommes avaient reçu de Dieu des connaissances, des préceptes, un culte et une prophétie. La connaissance fondamentale est celle d’un Dieu personnel et créateur, ce qui exclut toute entité métaphysique dont l’univers visible ne serait que l’émanation plus ou moins directe, La connaissance concernant l’univers est celle de l' »œuvre des six jours » qui révèle à la fois le plan de construction du monde et son plan de gouvernement. Les préceptes de conduite étaient inscrits directement et tacitement au cœur de l’homme. Le culte est celui du sacrifice expiatoire devenu nécessaire depuis la chute. La prophétie est celle de la postérité de la femme qui écrasera la tête du serpent, prophétie qui fut certainement la pièce maîtresse du legs spirituel que se transmirent les patriarches.

Mais la tradition contenait aussi des données historiques, c’est-à-dire le souvenir des grands, événements qui déterminèrent le statut de l’homme par rapport à Dieu. Les principaux sont le paradis terrestre, la chute et le déluge, On y ajoute souvent quelques notions relatives à la supputation des temps comme la semaine de sept jours, Les archives de l’humanité n’avaient conservé de ces événements que des souvenirs légendaires et quasi indéchiffrables.

Tel est, en résumé, le contenu de la Tradition patriarcale. Mais il faut bien faire remarquer que ce n’est pas grâce à la Tradition que nous le connaissons, mais grâce à l’Écriture, laquelle ne nous révèle pas tous les épisodes de l’histoire primitive, mais seulement ceux qui ont une importance pour notre salut.

Voilà donc Moïse consignent par écrit cette révélation nouvelle qui consiste en partie à rappeler la première. Mais alors, on peut se demander s’il y a lieu de parler d’une Révélation nouvelle et si Moïse ne s’est pas plutôt contenté d’écrire ce qu’il tenait oralement de la chaîne traditionnelle dont Abraham, Isaac et Jacob avaient été les derniers maillons, N’a-t-il pas aussi puisé, comme on le dit souvent, dans les théogonies égyptiennes et chaldéennes pour faire, de tout cela, une compilation cohérente ?

Assurément non, Moïse n’a pas pu se contenter de mettre de l’ordre dans les matériaux dont il pouvait humainement disposer. Il y a bien eu révélation véritable à une époque précisément où la révélation primordiale, déjà méconnaissable dans le courant traditionnel infidèle du paganisme luxuriant, était aussi sur le point de s’effacer définitivement dans le courant fidèle. On peut tenir pour assuré que la Tradition patriarcale n’est pas connaissable sans le secours de l’Écriture. Bien sûr, elle n’avait pas disparu complètement, puisqu’on la voit reparaître en la personne des Rois Mages, Gaspar, Melchior et Balthazar, qui en avaient, au moins, recueilli l’essentiel, à savoir la prophétie d’un Sauveur. Mais elle restait à l’état de vestiges isolés, sans influence sur l’évolution envahissante du paganisme.

La Tradition polluée

Parallèlement au courant traditionnel fidèle qui est celui des patriarches, circule un autre courant, traditionnel lui aussi et qui peut prétendre à 1a même ancienneté que lui. Il provient, lui aussi, du dédoublement initial de la religion, à savoir du jugement porté par Dieu sur les sacrifices respectifs d’Abel et de Caïn. Le courant pollué dérive du sacrifice de Caïn et il charrie, quant à son contenu, toutes les notions composites que peut engendrer la religiosité naturelle de l’homme.

Le contenu de cette tradition déviée ne nous est pas connu dans le détail, Mais deux épisodes vont nous permettre d’en saisir la teneur d’ensemble, Le premier est le déluge, le second, la Tour de Babel.

Le texte biblique fournit, de l’état général de l’humanité avant le déluge, une description qui dit peu, mais qui contient beaucoup : « Dieu vit que la malice des hommes était grande sur la terre et que toute la pensée de leur cœur était à chaque instant dirigée vers le mal. » (Gen. VI-5) Et plus loin encore ceci : « La terre se corrompit devant Dieu et se remplit d’iniquité. Dieu regarda la terre, et voici qu’elle était corrompue, car toute chair avait corrompu sa voie sur la terre. » ( Gen VI-11-12)

Corruption, malice, iniquité : ces mots désignent, bien sûr, l’inconduite des mœurs, mais également la source d’où découle cette inconduite, c’est-à-dire la perversion des conceptions religieuses : « Toute chair avait corrompu ses voies« . Et quelles étaient ces formes religieuses perverties ? Aucun document ne nous le révèle en détail, mais, il est certain que ces déviations devaient affecter à la fois les connaissances, les préceptes, le culte et la prophétie qui formaient la trame de la Religion primitive. Elles ne devaient pas différer beaucoup du paganisme qui refleurira après le déluge et que nous connaissons bien.

Le second épisode va nous permettre de préciser quelles furent les conceptions de la religion et de la tradition déviées. Que trouvons-nous dans le « Grand Dessein » des bâtisseurs de Babel ? Deux notions importantes : l’une concernant Dieu, l’autre concernant l’homme.

On trouve dans leur dessein le désir religieux d’honorer Dieu, de parvenir à Dieu. Mais ce n’est pas par des moyens humains : « Faisons-nous une tour dont le sommet atteigne le ciel. » (Gen. XI-4) Cette religion-là est établie par l’homme et elle ne découle pas des connaissances, des préceptes, du culte et de la prophétie Révélée par Dieu. Elle a Dieu pour but, mais elle n’a pas Dieu pour base. Elle correspond, au contraire, exactement à ce reproche de 1’Écriture : « Le culte que me rend ce peuple est un précepte appris des hommes » (Isaïe XXIX-13).

On y trouve également, si curieux que cela paraisse pour une époque si éloignée de nous, un incontestable humanitarisme, fruit de la raison humaine : « Célébrons notre nom avant de nous disperser à la surface de la terre. » (Gen. XI-4) Que signifie : « Célébrons notre nom« ? Veulent-ils ériger, à la gloire de l’humanité, un monument voisin de la tour élevée à la gloire de Dieu. Beaucoup d’exégètes le pensent.

On sait aussi qu’à cette époque se produisait une efflorescence prodigieuse du polythéisme et du panthéisme (surtout dans sa forme émanatiste) lesquels font si bien l’affaire des démons que l’on ne peut pas s’empêcher de penser qu’ils sont pour quelque chose dans leur naissance et leur diffusion. Il est évident que la religion de Babel en était imprégnée.

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Dieu, n’a pas voulu de l’unité et de la religion de Babel. Il y a deux grandes raisons.

D’abord, cette unité et cette religion sont, en dernière analyse, celles de son adversaire. Dans le creuset de Babel, la Tradition primitive était en cours d’étouffement sous l’exubérance de la végétation païenne, laquelle au contraire, avec ses composantes humanitaires, panthéistes et polythéistes, constituait ce que l’on appelle un pandémonium.

En second lieu et surtout, Dieu avait un tout autre plan dont il avait d’ailleurs prophétisé l’essentiel au lendemain de la chute. Ce plan, c’est l’envoi sur terre du Verbe Incarné, mystérieusement désigné par l’expression : « La postérité de la femme« . Tout tourne autour de là. Toute religion, toute tradition, si antique soit-elle, qui prétend à autre chose et qui attend autre chose, n’est pas la vraie.

Ces deux grandes raisons permettent de mieux comprendre la volonté de Dieu qui étonne au premier abord. Comment ! L’humanité était unie et religieuse et elle désirait le rester. Et voilà que Dieu lui-même disloque cette unité et cette religion. Mais justement, il avait deux puissants motifs, Il ne fait aucun doute que la dispersion résulte d’une volonté expresse de Dieu, Le texte biblique mérite d’être relu retenu : « Le Seigneur descendit pour voir la cité et la tour que les fils d’Adam édifiaient » ; et il dit : « Voici un peuple uni et une seule langue pour tous ; ils ont commencé à faire cela et ils n’abandonneront pas leur projet qu’ils ne l’aient réalisé complètement. Venez donc, descendons et confondons ici même leur langue, afin que chacun n’entende plus la langue de son voisin.« 

« Ainsi le Seigneur les dispersa de ce lieu sur l’ensemble des terres et ils cessèrent d’édifier la ville. Et on appela cet endroit Babel parce que là fut confondue la langue de toute la terre ; et de là le Seigneur les dispersa dans toutes les régions. » (Gen. XI-5-9)

La religion de Babel est l’aboutissement de la Tradition déviée et sa dernière manifestation globale. Car, après la dispersion, des traditions particulières s’élaboreront, les unes en Orient, les autres en Occident. Mais ce qui est commun à ces traditions particulières à bien des chances de provenir de la religion de Babel.

Les penseurs modernes qui nous renvoient à la tradition primitive commune à toutes les religions, ne nous renvoient à rien d’autre qu’à l’antique pandémonium dans l’état où il se trouvait quand Dieu le disperse.

La Tradition de la Synagogue

Nous avons quitté Moïse au moment où il fixait par écrit, sous la dictée de Dieu, la Tradition patriarcale. Il ouvre une période de révélations progressives qui devait durer jusqu’aux approches de l’Avènement du Messie, et dont la codification fut réalisée, avec une remarquable précision, par le clergé de la Synagogue.

Une question se pose à nous qui cherchons à identifier toutes les formes de la Tradition, Toutes les révélations qui se sont produites pendant la durée de l’Ancienne Alliance n’ont-elles pas donnée naissance, en plus des livres dûment codifiés, à une Tradition orale qui en serait comme le trop-plein, une tradition qui en rassemblerait les reliquats ? Existe-t-il une tradition juive qui aurait, par rapport aux livres de l’Ancien Testament, la même position relative que la Tradition apostolique par rapport aux livres du Nouveau Testament ?

Il en est ainsi, en effet, mais dans une certaine mesure seulement. L’Écriture a donné naissance, dans la Synagogue comme plus tard dans l’Église, à des commentaires dont les auteurs ont forcément recherché tous les vestiges de révélation qui avaient pu échapper à la codification écrite et, en général, tout ce qui pouvait servir à l’intelligence du texte sacré. On devrait donc, dans ces nombreux recueils de commentaires (évitons les mots savants) trouver matière à l’établissement d’une tradition juive.

Malheureusement, ces commentaires sont extrêmement hétéroclites, On y trouve, en effet, quelques vestiges de révélation. On note, par exemple, l’existence, dans certains recueils, d’arrêts de justice qui ont très vraisemblablement été rendus par Moïse lui-même, Mais il s’y est agglutiné, en beaucoup plus grand nombre encore, une moisson de légendes et de développements où l’on trouve plus de théosophie païenne que de monothéisme biblique. Donnons comme exemple les dix séphirots dont il est impossible de savoir s’ils représentent des perfections divines ou des esprits émanés de Dieu et co-créateurs avec lui, auquel cas le principe de la Création ex-nihilo disparaît.

De telle sorte qu’il existe bien, matériellement, une Kabbale, c’est-à-dire une tradition juive, mais elle ne s’aligne vraiment ni avec la Tradition primordiale, ni avec la Tradition apostolique. Elle est surtout dans la ligne de la tradition païenne dont elle reproduit la complexité et l’exubérance. En sorte qu’il devient vraiment très difficile d’aller y glaner.

Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi la Synagogue, que l’on voit si attentive à codifier les textes révélés avec une exactitude irréprochable, a-t-elle été si maladroite et si impuissante dans l’élaboration d’une tradition qui soit homogène avec cette Écriture ?

Il y a, là cela, deux raisons qui sont liées, mais que l’on peut tout de même distinguer. D’abord, l’intelligence de l’Ancien Testament, dont la Synagogue enregistrait la lettre avec tant de soin, n’est donnée que par le Nouveau. Le Nouveau Testament régit l’Ancien, bien qu’il arrive chronologiquement après lui ; il en réalise les prophéties et donc il en éclaire presque tous les passages. Avant ln rédaction du Nouveau Testament, il n’était pas possible de comprendre pleinement 1 ‘Ancien.

De plus, la Synagogue n’a pas bénéficié de 1 ‘Assistance du Saint-Esprit. On l’oublie trop souvent. Elle n’était pas placée sous le même régime que 1’Église des Gentils. L’Église vit sous le régime de la Nouvelle Alliance, qui est éternelle et spirituelle, et qui doit aboutir à la formation du Corps Mystique de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est-à-dire la Jérusalem céleste ; elle est assistée par le Saint-Esprit dont le rôle est de faire comprendre ce que Notre-Seigneur a dit :

« Il vous enseignera ce que je vous ai appris »

La Synagogue n’avait pas cette assistance. L’Ancienne Alliance était charnelle puisqu’elle avait pour but la formation du Corps Physique de Notre-Seigneur dans une race élue à cet effet. Le Saint-Esprit n’avait pas encore été envoyé par Jésus monté au ciel.

Ces deux raisons expliquent l’inhabilité de la Synagogue à comprendre sa propre Écriture, à en fournir un commentaire éclairé et à édifier une tradition qui puisse pleinement combler le vide entre la Tradition patriarcale et la Tradition apostolique.

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Le Divin Maître a porté, sur la « tradition des anciens » un jugement sévère : « Et vous, pourquoi violez-vous le commandement de Dieu ou nom de votre Tradition ? » (Math. XV-3). Jugement que Saint Paul réitère et complète en ces termes : « Prenez garde que personne ne vous surprenne par la philosophie et par des enseignements trompeurs, selon une-tradition toute humaine et selon les rudiments du monde et non pas selon le Christ. » (colossiens 11-8).

Nous serons amenés à reprendre cette question de la Kabbale quand nous étudierons la formation de la Tradition apostolique. Concluons provisoirement en disant que la tradition de la Synagogue contient certainement quelques pierres précieuses qu’il serait très intéressant de découvrir, mais qui sont noyées dans des scories souvent coupantes.

Source : Augustin Barruel – Prêtre Catholique, écrivain, traducteur et journaliste XIXe siècle

Publié par Napo

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