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Louis XVI et ses députés dans la salle des Menus

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Le 4 mai 1789 eut lieu, à Versailles, la procession solennelle des états généraux du royaume ; les députés des trois ordres, après le chant du Veni, Creator, se rendirent dans l’église Saint-Louis, le long des rues tendues de tapisseries, entre deux haies militaires et sous les yeux d’une immense affluence de peuple.

Le tiers-état ouvrait la marche, portant le modeste costume de laine jadis assigné aux représentants des communes. Venait ensuite la noblesse, brillante d’or, de soie, d’hermine, et de fastueux panaches. Après elle s’avançaient les membres du clergé, revêtus des riches ornements du sacerdoce, et le vénérable archevêque de Paris portait l’ostensoir étincelant de pierreries. À la suite du Saint-Sacrement marchaient le roi, la reine, les princes et les princesses sang, les dames de la cour, les Pairs de France, et les héritiers de cette antique féodalité qui ne semblait revivre en image que pour assister à ses propres funérailles.

Le tiers-état, plein du sentiment de sa force, se sentait humilié de jouer un rôle si humble dans la cérémonie ; mais le peuple battait des mains sur son passage, et gardait le silence quand défilaient la noblesse et le clergé. Des applaudissements accueillirent néanmoins le duc d’Orléans lorsque, placé à la tête de l’ordre privilégié, il affecta de s’en séparer pour se confondre dans les rangs des communes. Un moment après, la foule salua des mêmes sympathies la députation du Dauphiné, en mémoire des célèbres états de Vizille. Les acclamations redoublèrent d’unanimité et d’énergie à la vue du roi, sur la figure duquel rayonnait une double empreinte de bonté et d’espoir. Quelques murmures accueillirent la reine et le comte d’Artois, mais ces témoignages de défaveur furent contenus par un reste de respect.

Après la messe du Saint-Esprit, l’évêque de Nancy, M. de La Fare, monta en chaire et prononça le discours préparé pour cette imposante cérémonie ; il avait choisi ce texte :

« La religion fait la force des empires et le bonheur des peuples. »

Mais, en ces jours de foi éteinte, où l’homme espérait en soi-même et comptait bâtir sans l’aide de Dieu, cette vérité parut inopportune ou surannée ; la plus grande partie de l’auditoire l’accepta comme un lieu commun qu’on aurait dû lui épargner. Cependant (les prochains orages ne devaient pas tarder à en fournir la preuve) jamais, il n’avait été plus nécessaire de rappeler aux rois, aux législateurs et aux peuples, les notions impérissables et éternelles de la justice et du droit. Toutefois l’orateur chrétien ne se maintint pas si haut placé dans les sphères religieuses qu’il ne fit de temps à autre allusion aux circonstances et aux questions du jour.

S’il faut en croire des récits contemporains, de longs murmures éclatèrent lorsqu’en oubliant que les hommes, bientôt égaux devant la loi, n’avaient jamais cessé de l’être devant Dieu, l’orateur fit entendre ces paroles inattendues :

« Recevez, Seigneur, les prières du clergé, les vœux de la noblesse et les très-humbles supplications du tiers-état. »

Un moment après, en entendant prononcer en chaire les mots de « libertés publiques, » une partie considérable de l’assemblée, oubliant le temple auguste et la présence du Saint-Sacrement exposé sur l’autel, éclata en applaudissements et fit retentir de ses transports les voûtes de l’édifice.

Le lendemain, 5 mai, les douze cents députés des trois ordres se rassemblèrent dans la salle des Menus, la plus vaste de celles que l’on eût pu affecter aux séances générales des états généraux. Le trône avait été disposé sur une estrade richement couverte d’un dais de velours ; sur des sièges inférieurs, la reine, les princes, les ministres, les Pairs du royaume se rangèrent dans l’ordre de leur dignité respective. Le clergé était assis à la droite du roi, la noblesse à gauche, le tiers en face.

« Messieurs, dit Louis XVI en promenant un long regard sur l’assemblée, ce jour, que mon cœur attendait depuis longtemps, est enfin arrivé, et je me vois entouré des représentants de la nation à laquelle je me fais gloire de commander.

Un long intervalle s’était écoulé depuis les dernières tenues des états généraux, et, quoi que la convocation de ces assemblées parût être tombée en désuétude, je n’ai pas balancé à rétablir un usage dont le royaume peut tirer une nouvelle force, et qui peut ouvrir à la nation une nouvelle source de bonheur. La dette de l’État, déjà immense à mon avènement au trône, s’est encore accrue sous mon règne : une guerre dispendieuse, mais honorable, en a été la cause ; l’augmentation des impôts qu’elle a nécessitée a rendu plus sensible leur inégale répartition.

Une inquiétude générale, un désir exagéré d’innovations se sont emparés de tous les esprits, et finiraient par égarer totalement les opinions si l’on ne se hâtait de les fixer par une réunion d’avis sages et modérés. C’est dans cette confiance, Messieurs, que je vous ai rassemblés; et je vois avec sensibilité qu’elle a déjà été justifiée par les dispositions que les deux premiers ordres ont montrées à renoncer à leurs privilèges. L’espérance que j’ai conçue de voir tous les ordres, réunis de sentiment, concourir avec moi au bien général, ne sera point trompée. »

Le roi parla ensuite des efforts infructueux qu’il avait faits pour rétablir l’économie et l’équilibre dans les finances; il fit appel aux sentiments honnêtes des députés, et demanda qu’on vînt à son aide pour calmer l’agitation des esprits. Puis il protesta, avec une éloquence qui partait du cœur, de son amour pour le peuple et de son dévouement au bonheur public.

« Messieurs, dit-il, les esprits sont dans l’agitation, mais une assemblée des représentants de la nation n’écoutera sans doute que les conseils de la sagesse et de la prudence. Vous aurez vous-mêmes jugé, Messieurs, qu’on s’en est écarté dans plusieurs occasions récentes; mais l’esprit dominant de vos délibérations répondra aux véritables sentiments d’une nation généreuse, et dont l’amour pour ses rois toujours fait le caractère distinctif. J’éloignerai tout autre souvenir.

Je connais l’autorité et la puissance d’un roi juste au milieu d’un peuple fidèle et attaché de tout temps aux principes de la monarchie : ils ont fait la gloire et l’éclat de la France ; je dois en être le soutien, et je le serai constamment. Mais tout ce qu’on peut attendre du plus grand intérêt au bonheur public, tout ce qu’on peut demander à un souverain le premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous devez l’espérer de mes sentiments. Puisse, Messieurs, un heureux accord régner dans cette assemblée, et cette époque devenir à jamais mémorable pour le bonheur et la prospérité du royaume! C’est le souhait de mon cœur, c’est le plus ardent de mes vœux ; c’est enfin le prix que j’attends de la droiture de mes intentions et de mon amour pour mes peuples. »

De vives acclamations accueillirent ces paroles. Cependant le roi s’était assis et couvert, et les députés du clergé et de la noblesse, jaloux de leur privilège, couvrirent à l’exemple du souverain. Un débat s’éleva alors parmi les députés des communes. Les uns, invoquant la dignité de leur mandat, mirent leurs chapeaux ; d’autres, selon la tradition, restèrent la tête nue.

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Sous cette lutte, en apparence puérile, se cachait une question de principe. Pour y mettre fin Louis XVI feignit d’être incommodé par la chaleur et ôta son chapeau. Dès lors tout le monde se découvrit, et l’émotion causée par cet incident cessa d’elle-même. S’il avait été permis de conclure des petites choses aux grandes, on aurait pu déjà pressentir que Louis XVI éluderait jusqu’au bout l’obligation de maintenir les institutions monarchiques, qu’il fléchirait sans résistance devant tout obstacle. Pour le moment on vanta sa prudence et son esprit de conciliation.

M. de Barentin, garde des sceaux, se leva alors; il parla sans être écouté avec attention ; il passa en revue les services que la noblesse et le clergé avaient rendus au pays, et, après avoir justifié l’origine de leurs privilèges, il se prononça en faveur de l’égalité des citoyens devant le roi et la loi. En terminant il fit appel aux sentiments de fraternité et de paix dont les trois ordres lui paraissaient animés.

M. Necker prit ensuite la parole. Son discours, attendu avec impatience, trompa l’espérance des admirateurs du ministre; il fut long et diffus, tout à la fois hautain et timide, empreint d’orgueil et de sensibilité monarchique ; puis, après trois heures d’une éloquence terne, le banquier genevois résuma la situation financière du pays.

D’après ses calculs le revenu annuel de l’État était de 475 millions, la dépense annuelle s’élevait à 531 millions, et le déficit ne dépassait pas 56 millions, il n’y avait pas vraisemblablement beaucoup d’exactitude dans ces chiffres. S’ils eussent été sérieux, personne, ne comprendrait aujourd’hui que, dans un pays puissant et riche comme la France, la monarchie se trouvât sur le penchant d’un abîme faute de pouvoir équilibrer ses charges et ses ressources. Évidemment, la révolution qui commençait tenait à d’autres causes…

Source : Histoire de France – Amédée Gabourd – 1860

Publié par Napo

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