L’Église a connu des moments d’attente, de tension, de divisions… mais peu de situations ont été aussi extrêmes que le conclave qui s’est ouvert en 1268 à Viterbe, après la mort du pape Clément IV. Ce fut le plus long de toute l’histoire de la papauté, un véritable bras de fer spirituel et politique qui dura pas moins de 33 mois. Oui, près de trois années sans successeur de saint Pierre. Et si l’élection finit par aboutir, ce ne fut ni sous l’inspiration divine immédiate, ni par un sursaut de charité fraternelle, mais… parce qu’on priva les cardinaux de nourriture. Une humiliation certes, mais aussi une réforme providentielle naquit de cet épisode.
Tout commença le 29 novembre 1268. Vingt cardinaux se rassemblèrent dans la ville de Viterbe, au nord de Rome, afin d’élire le nouveau souverain pontife. Rapidement, deux camps s’opposèrent : les Français, en majorité créés par le pape Urbain IV, s’affrontèrent aux Italiens, qui refusaient de laisser le trône de Pierre échapper à leur influence. Les manœuvres politiques s’enlisèrent, les discussions tournèrent en rond, et l’absence d’unanimité empêcha tout progrès. Aucun des deux camps ne parvenait à obtenir les deux tiers nécessaires à l’élection.
Ce blocage dura, dura… et finit par exaspérer les habitants de Viterbe. Ceux-ci, ulcérés par cette paralysie, enfermèrent purement et simplement les cardinaux dans le palais épiscopal de la ville. Et comme cela ne suffisait pas, ils allèrent jusqu’à ôter le toit de la salle où siégeaient les prélats — les exposant ainsi à la pluie, au froid et à la chaleur — et à leur couper l’approvisionnement en nourriture. Privés de confort, affamés et épuisés, les cardinaux finirent par céder.
C’est ainsi que, le 1er septembre 1271, fut enfin élu un certain Tebaldo Visconti, alors archidiacre et encore simple clerc, âgé de 61 ans. Il se trouvait alors à Acre, en Terre sainte, et ne reviendra à Viterbe qu’en février 1272. Une fois présent, il accepta l’élection et prit le nom de Grégoire X. Ce futur pape n’était pas un novice dans les choses de Dieu : il était proche de grands saints de son temps, notamment saint Thomas d’Aquin et saint Bonaventure.
Grégoire X, lucide sur l’absurdité de la situation qui l’avait porté au trône, refusa de se laisser manipuler par les factions cardinalices. Il comprit qu’il fallait mettre fin à ces conclaves interminables qui déshonoraient l’Église. C’est pourquoi il promulgua une constitution essentielle : Ubi Periculum, qui allait profondément réformer l’élection pontificale.
Dans ce texte, il fixa pour la première fois les règles d’enfermement des cardinaux dans un lieu clos — d’où le mot conclave, signifiant littéralement « avec clé » — pour les forcer à rester ensemble jusqu’à l’élection du pape. Il y introduisit également une mesure dissuasive : si, trois jours après leur enfermement, les cardinaux n’avaient pas encore élu un successeur à Pierre, leurs repas seraient réduits à un seul plat quotidien pendant cinq jours. Passé ce délai, ils n’auraient plus droit qu’à du pain, de l’eau et du vin. À cela s’ajoutait l’interdiction de recevoir tout émolument ou avantage financier durant cette période, ce qui visait à couper toute forme de confort ou de tentative d’influence extérieure.
Ce système ne visait pas à humilier, mais à rappeler aux cardinaux la gravité de leur mission : élire un successeur du Christ sur terre ne saurait se faire dans le luxe ou la lenteur mondaine. Il fallait leur rendre un esprit de pauvreté et de prière, propice à l’écoute de l’Esprit-Saint.
Avec le temps, cette constitution fut abolie, puis rétablie par d’autres papes, et son esprit se conserva jusqu’à nos jours. Aujourd’hui, c’est la constitution Universi Dominici Gregis, promulguée par saint Jean-Paul II, qui régit l’élection du pape. On n’y retrouve plus les restrictions alimentaires, mais le principe de l’isolement des cardinaux reste ferme : ils se retrouvent enfermés à la chapelle Sixtine, loin du monde, dans le silence et la prière.
Ainsi, ce conclave si chaotique aura finalement porté du fruit. Ce fut par la faim que Dieu permit un renouveau. Et c’est grâce à cette épreuve que l’Église comprit la nécessité d’une méthode plus ordonnée, plus digne, plus spirituelle, pour choisir le Vicaire du Christ.




















