Durant le temps du Carême, l’Église catholique en Afrique est appelée à un engagement renouvelé pour la justice économique. Sœur Jane Kimathi, directrice de programme au sein du Réseau panafricain de théologie et de pastorale (PACTPAN), invite les fidèles à profiter de cette période pour réfléchir aux structures économiques héritées de la colonisation et qui continuent d’affecter le continent.
Le Carême est traditionnellement un moment de prière, de jeûne et d’aumône, une période où les chrétiens se détachent du superflu pour mieux se tourner vers Dieu et le prochain. Mais pour Sœur Kimathi, il est aussi une occasion propice à la prise de conscience et à l’action contre les injustices économiques. Elle souligne que la pauvreté persistante dans de nombreuses nations africaines est souvent le résultat d’un système hérité de l’ère coloniale, marqué par l’exploitation des ressources naturelles, une économie tournée vers l’exportation de matières premières et des inégalités foncières profondes.
Historiquement, les puissances coloniales ont structuré l’économie des pays africains en fonction de leurs propres intérêts, extrayant les richesses du sol et contraignant les populations locales à travailler dans des conditions précaires. Aujourd’hui encore, les déséquilibres perdurent : des nations entières restent dépendantes des marchés internationaux, soumises aux fluctuations des cours des matières premières et à des accords commerciaux souvent désavantageux. L’exemple de l’Afrique du Sud, où une minorité de la population détient la grande majorité des terres agricoles, illustre ces profondes inégalités héritées du passé.
Pour Sœur Kimathi, l’appel au jeûne durant le Carême peut prendre une dimension plus large : au-delà de la privation individuelle, il peut devenir un acte de solidarité avec ceux qui souffrent de l’injustice économique. En modifiant nos habitudes de consommation, en soutenant les initiatives locales et en encourageant un commerce équitable, il est possible de poser des gestes concrets pour un changement durable.
L’engagement de l’Église ne doit pas se limiter à un discours moral sur la nécessité de la justice. Il s’agit d’agir concrètement en faveur d’une véritable libération économique, en soutenant des modèles alternatifs de développement fondés sur la coopération et l’entraide. Comme le souligne l’évêque Abel Gabuza d’Afrique du Sud, la question de la redistribution des terres et des richesses doit être abordée avec discernement, afin de répondre aux attentes légitimes des populations tout en tenant compte des craintes suscitées par certaines réformes.
L’Écriture Sainte elle-même offre un fondement solide à cet engagement. Le prophète Isaïe rappelle que le véritable jeûne consiste à libérer les opprimés et à partager son pain avec l’affamé (Is 58,6-7). De même, Jésus, au début de son ministère, proclame son intention d’annoncer la bonne nouvelle aux pauvres et de libérer les captifs (Lc 4,18-19). L’Église africaine, en s’appuyant sur cette mission évangélique, peut jouer un rôle prophétique dans la lutte contre les injustices économiques.
Par ailleurs, des initiatives concrètes peuvent être mises en place à l’échelle paroissiale et diocésaine : promotion d’entreprises locales, soutien aux coopératives, plaidoyer pour des politiques économiques plus justes, accompagnement des jeunes dans l’entrepreneuriat… Autant d’actions qui permettent de traduire la foi en actes et de manifester la charité chrétienne d’une manière tangible.
À l’approche de Pâques, Sœur Kimathi invite ainsi l’Église à faire de ce Carême un véritable temps de conversion économique, où la prière et l’action sociale marchent main dans la main. Un appel à œuvrer, dans la fidélité à l’Évangile, pour un avenir où chaque peuple pourra vivre dignement du fruit de son travail, libre des entraves héritées du passé.






