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L’âme et la nuit de l’esprit dans le catholicisme

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La purification du fond de l’âme a été souvent traitée par Tauler, par Louis de Blois, par saint Jean de la Croix. Louis de Blois, en expliquant ce que Tauler appelle le fond de l’âme, nous dit : c’est l’origine ou la racine des facultés supérieures « virium illarum est origo ».

La substance même de l’âme ne peut opérer, sentir, concevoir, juger, aimer, vouloir, que par ses facultés. C’est pour cela qu’elle les a reçues. Elle diffère ainsi de la substance divine, qui, seule, en tant qu’Acte pur, est immédiatement opérative par elle-même sans avoir besoin de facultés ( SAINT THOMAS Ia, q. 54, a. I; q. 77, a. I, 2.). Dieu n’a pas une faculté intellectuelle qui passerait de la puissance à l’acte, il est la Pensée même ; il n’a pas une volonté qui serait progressivement actualisée, il est l’Amour même.

Dieu est comme un éclair de génie et d’amour éternellement subsistant. Au contraire l’âme humaine et l’ange sont doués de facultés et ils ne peuvent connaître intellectuellement que par l’intelligence, vouloir que par la volonté. On ne saurait donc admettre, comme le montre saint Thomas, que l’essence même de l’âme ait des actes latents de connaissance et d’amour, qui ne procéderaient pas de nos facultés supérieures.

Mais nos actes les plus profonds, suscités par Dieu, sont tellement différents des jugements superficiels souvent faux, de ceux par exemple qui sont répandus dans un milieu peu éclairé et matérialisé, qu’ils paraissent être dans la substance même de l’âme. En réalité ils sont dans le fond de nos facultés supérieures, là où elles s’enracinent dans la substance même de l’âme. En ce sens, d’excellents auteurs comme saint Jean de la Croix ont parlé de « touches substantielles du Saint-Esprit dans le fond de l’âme », touches qui suscitent une connaissance mystique fort élevée et des actes d’amour infus.

Dieu plus intime à l’âme qu’elle-même, en tant qu’il lui conserve l’existence, peut toucher et mouvoir ab intus, du dedans, le fond même de nos facultés par un contact non pas spatial, mais spirituel et dynamique (contactas virtutis, non quantativus), qui se manifeste à la conscience comme divin. Ainsi Dieu meut intimement l’âme aux actes les plus profonds, auxquels elle ne pourrait se porter elle-même. On a justement comparé notre conscience superficielle à la coquille ou enveloppe calcaire d’un grand nombre de mollusques. L’homme a sa coquille lui aussi, celle de ses habitudes routinières de penser, de vouloir, d’agir, qui sont le résultat de son égoïsme, de ses illusions, de ses erreurs.

Rien de tout cela n’est en harmonie avec Dieu caché au fond de notre âme et des autres âmes, qui le cherchent sincèrement. Et alors il faut que cette coquille ou conscience superficielle se brise pour qu’on connaisse ce qui est au fond de l’âme et des autres âmes de bonne volonté. Ce qui brise cette coquille ce sont les épreuves, surtout le purgatoire avant la mort. Par exemple lorsqu’une pauvre femme, mère de plusieurs enfants, perd subitement son mari qui faisait vivre toute la famille. Alors le fond de l’âme de cette pauvre femme se révèle et parfois on constate que c’est une grande chrétienne.

D’autrefois c’est un père de famille fait prisonnier de guerre pendant plusieurs années ; s’il est fidèle, Dieu se penche vers lui et lui révèle la grandeur de la famille chrétienne pour laquelle il souffre. C’est parfois un roi découronné, comme Louis XVI, roi de France, condamné à mort et exécuté pendant la Terreur ; ayant perdu son propre royaume, il dut voir, plus que jamais avant de mourir, la grandeur du royaume de Dieu.

L’Europe entière passe en ce moment par l’épreuve purificatrice, plaise à Dieu que beaucoup le comprennent : la douleur qui est la chose la plus inutilisable en apparence, peut devenir féconde par la grâce du Christ. Lui-même a rendu par son amour les souffrances du Calvaire infiniment fructueuses. Le Saint Père le rappelait ces derniers jours aux médecins catholiques et leur citait ces vers d’un poète français : L’homme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert.

La douleur chrétiennement supportée est grandement utile. Déjà dans l’ordre physique, il est utile d’être averti par elle qu’un cancer commence à se former en nous ; c’est fort utile d’en souffrir pour pouvoir être opéré assez tôt. De même la douleur morale est utile, elle nous fait désirer une vie supérieure à celle des jouissances sensibles, supérieure aux biens sensibles dont nous sommes privés, elle nous fait désirer la vie de l’esprit et celle de l’âme. La douleur nous fait désirer Dieu, qui seul peut guérir certaines blessures du coeur, et qui seul peut fortifier et refaire les âmes.

La douleur nous invite à recourir à Dieu, qui seul peut nous rendre la paix en se donnant à nous. Comme le dit saint Jean Chrysostome [Consolationes ad Stagir. 1. III.] :

« la souffrance dans la vie présente est un remède contre l’orgueil qui nous égarerait, contre la vaine gloire et l’ambition. Par elle, la force de Dieu resplendit en des hommes infirmes, qui sans la grâce ne pourraient supporter leurs afflictions. Par elle se manifeste la patience des justes persécutés. Par elle le juste est porté à désirer la vie éternelle. Le souvenir des grandes souffrances des Saints nous aide à supporter les nôtres et nous invite à les imiter dans une mesure. Enfin la douleur nous apprend à distinguer les faux biens qui passent et les vrais qui durent éternellement ».

C’est pourquoi il est dit dans l’Écriture :

« Mon fils ne méprise pas la correction du Seigneur, et ne te laisse pas abattre par sa réprimande. Car le Seigneur corrige celui qu’il aime et il châtie celui qu’il reçoit pour son enfant ». PROV. III, II, HÉBR., XII, 6.

D’où la nécessité de l’épreuve pour purifier le fond de l’âme. Notre Seigneur l’a dit souvent :

« Que celui qui veut me suivre, se renonce et porte sa croix tous les jours ».

Il a dit aussi :

« Je suis la vigne véritable, vous êtes les sarments et mon Père est le vigneron. Tout sarment en moi… qui porte du fruit, il l’émonde, pour qu’il en porte davantage ». JEAN, XV, 2.

Cela est particulièrement nécessaire pour ceux qui, par vocation doivent travailler non seulement à leur sanctification personnelle, mais à celle des autres. C’est pourquoi saint Paul a dit :

« On nous méprise et nous bénissons ; on nous persécute et nous supportons ; on nous accable d’injures, et nous répondons par des prières ». I COR., IV, 12.

L’action purificatrice de Dieu sur le fond de l’âme apparaît surtout dans le purgatoire avant la mort, que traversent les âmes les plus généreuses pour arriver à l’union divine dès ici-bas. Dans ce purgatoire leur charité s’enracine de plus en plus dans le fond de l’âme, et finit par y détruire tout amour déréglé de soi-même. Celui-ci est comme une mauvaise racine de chiendent qui tend toujours à repousser. Il faut que cette mauvaise racine reçoive le coup de mort pour que la charité règne tout à fait dans le fond de l’âme.

Ce purgatoire avant la mort est celui des purifications passives des sens et de l’esprit. Celles-ci ont en effet pour but de purifier précisément le fond de nos facultés, d’y porter le fer et le feu pour en extirper les germes de mort ; elles sont ainsi un purgatoire anticipé pendant lequel on mérite, tandis qu’on ne mérite pas dans l’autre après la mort. Un simple coup d’oeil sur ces purifications passives permet d’entrevoir les profondeurs de nos facultés supérieures que Dieu peut remplir ou véritablement combler.

Comme le dit saint Jean de la Croix (Nuit obscure, 1. I, c. 3) :

« Malgré toute sa générosité, l’âme ne peut arriver à se purifier complètement elle-même, elle ne peut se rendre apte le moins du monde à l’union divine dans la perfection de l’amour. Il faut que Dieu y mette la main et la purifie dans un feu obscur pour elle ».

Tout d’abord on est sevré des consolations sensibles utiles un moment, mais qui deviennent un obstacle lorsqu’on les recherche pour elles-mêmes avec une sorte de gourmandise spirituelle. D’où la nécessité de la purification passive des sens, qui met l’âme dans l’aridité sensible et la porte à une vie spirituelle beaucoup plus dégagée des sens, de l’imagination, du raisonnement.

Par les dons du Saint-Esprit, en particulier par le don de science, on reçoit une connaissance intuitive et expérimentale de la vanité des choses terrestres, et par contraste de la grandeur de Dieu. Pour résister aux tentations, qui se présentent alors assez souvent, il faut aussi des actes très méritoires sinon héroïques de chasteté et de patience. Il arrive qu’on est purifié par la perte de certaines amitiés, par la perte de la fortune, ou par la maladie, par des épreuves familiales, par exemple pour une personne mal mariée, obligée constamment à des actes très méritoires.

Cette purification passive des sens a pour but de les soumettre pleinement à nos facultés supérieures. Mais celles-ci ont aussi besoin d’une purification passive profonde :

« Les taches du vieil homme, dit saint Jean de la Croix, persistent en effet dans l’esprit, bien qu’il ne s’en doute pas. Il faut qu’elles disparaissent et cèdent au savon et à la forte lessive de la purification passive de l’esprit, sans quoi la pureté requise pour l’union fera toujours défaut ». (Nuit obscure, 1. II, c. 2).

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Les avancés se recherchent encore inconsciemment eux-mêmes et parfois beaucoup ; ils sont très attachés à leur jugement propre, à leur manière particulière de faire le bien ; ils sont trop sûrs d’eux-mêmes; « le démon se plaît à les duper, à les porter à la présomption, et ces défauts sont parfois d’autant plus incurables, qu’ils les prennent pour des perfections spirituelles ». (Ibid).

Ce sont les défauts que les autres voient en nous et que nous ne voyons pas, car nous sommes trompés par notre amour-propre. La purification de l’esprit est donc indispensable ; c’est un purgatoire avant la mort, pour purifier de tout alliage l’humilité et les trois vertus théologales. Elle procède d’une lumière infuse, qui est surtout une illumination du don d’intelligence et qui nous paraît obscure, parce qu’elle est trop forte pour les faibles yeux de notre esprit, comme la lumière du soleil pour l’oiseau de nuit. Elle nous manifeste de plus en plus l’infinie grandeur de Dieu, supérieure à toutes les idées que nous pouvons nous faire de lui ; et d’autre part elle nous montre notre défectibilité et nos déficiences, qui vont beaucoup plus loin que nous ne pensons.

Source : L’éternelle vie et la profondeur de l’âme – Fr Garrigou-Lagrange – 1949

Publié par Napo

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