Treize ans après l’horreur, un geste de réparation vient de marquer la communauté chrétienne de Peshawar, dans le nord-ouest du Pakistan. Le gouvernement de la province du Khyber Pakhtunkhwa a procédé, le 2 mai dernier, à une remise de chèques de compensation destinés aux veuves et aux orphelins victimes du double attentat suicide qui avait ensanglanté l’église All Saints en septembre 2013. Si ce soutien financier est accueilli comme un soulagement nécessaire, il soulève également une vive amertume parmi les survivants et les responsables ecclésiaux, qui dénoncent une justice trop lente et incomplète.
Le Département provincial des Affaires religieuses et des Minorités a distribué ces indemnités à 37 familles de la paroisse anglicane. Les sommes versées oscillent entre un et deux millions de roupies (soit environ 3 500 à 7 000 dollars). Cette initiative, présentée officiellement comme un pas vers « l’inclusion et la tolérance religieuse », concerne précisément onze veuves, vingt-quatre orphelins et deux personnes en situation de handicap. Pour les bénéficiaires, l’attente fut interminable : l’attaque, revendiquée à l’époque par un groupe affilié aux talibans pakistanais en représailles à des frappes de drones américains, avait coûté la vie à au moins 90 fidèles selon les chiffres officiels, et jusqu’à 127 selon les sources locales.
Cette distribution tardive est perçue par de nombreux observateurs comme une réponse minimale à une tragédie qui a dévasté la petite communauté chrétienne de la province, laquelle compte environ 134 000 membres au sein d’une population de 35 millions d’habitants. Samuel Pyara, président du Forum pour la mise en œuvre des droits des minorités, a vivement critiqué la gestion des fonds. Initialement, une dotation de 200 millions de roupies avait été promise par le Premier ministre de l’époque, Nawaz Sharif, pour la réhabilitation des victimes. Toutefois, ces fonds ont transité par plusieurs administrations avant d’être intégrés au département de l’Auqaf, qui gère l’ensemble des minorités religieuses, incluant les sikhs et les hindous. Cette dilution des ressources fait craindre que l’aide initialement destinée aux victimes de l’église All Saints ne soit dispersée au détriment des premiers concernés.
Au-delà de la gestion administrative, c’est le sort des blessés qui cristallise les tensions. Shalom Naeem, qui a perdu ses parents, sa sœur et son oncle dans l’explosion alors qu’il n’avait que 14 ans, se fait aujourd’hui le porte-voix de ceux que l’État semble avoir oubliés. Selon lui, les autorités ont refusé d’indemniser les survivants blessés sous prétexte qu’ils s’étaient « totalement rétablis ». Pour ces victimes, qui portent les cicatrices physiques et psychologiques d’un carnage ayant fait entre 144 et 250 blessés, cette décision est une profonde injustice. « C’est leur droit le plus strict », rappelle le jeune homme, soulignant que beaucoup ont perdu non seulement leur santé, mais aussi toute perspective d’avenir.
Dans les cercles de défense des droits des minorités, le ton est à la fermeté. Shamaun Alfred Gill, de la Minorities Alliance Pakistan, qualifie ce retard de treize ans de négligence « criminelle ». Invoquant le principe selon lequel une justice différée est une justice niée, il appelle le gouvernement provincial à présenter des excuses formelles et à procéder à un versement transparent et intégral des compensations restantes. Ce climat de tension s’inscrit dans un contexte sécuritaire de plus en plus précaire au Pakistan. Selon les dernières données du Pak Institute for Peace Studies, les attaques terroristes ont bondi de 34 % en 2025. La province du Khyber Pakhtunkhwa est la plus durement touchée, avec 413 attentats recensés l’an dernier, illustrant la menace constante qui pèse sur les populations civiles et les minorités confessionnelles.
Le pasteur Shahzad Murad, vicaire de l’église All Saints, reconnaît que l’aboutissement de ces paiements est le résultat d’une lutte juridique et pastorale de longue haleine. Fidèle à la sollicitude exprimée par le Pape Léon XVI pour les Églises souffrantes, la communauté locale a dû multiplier les recours légaux pour contraindre l’administration à agir. Persuader les autorités n’a pas été aisé après tant d’années de silence, souligne le pasteur, qui voit dans ces chèques une reconnaissance minimale de la souffrance endurée par ses paroissiens, tout en restant vigilant sur la suite du processus pour tous les oubliés de ce drame.





Conversation des fidèles
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