Quand on entend aujourd’hui parler de « démocratie chrétienne », on pense immédiatement aux partis politiques modernes, nés au XXe siècle, qui ont plus ou moins collaboré avec la République, et qui se sont souvent dilués dans le libéralisme. Mais si l’on ouvre le Manuel social chrétien du Père Dehon, écrit à la fin du XIXe siècle, on se rend compte que ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit.
Dehon ne s’est jamais fait le promoteur d’une démocratie libérale, parlementaire, coupée de Dieu. Bien au contraire, il démonte sans cesse les illusions des idéologies modernes. Pour lui, la démocratie socialiste, celle qui promet au peuple une égalité absolue et la fin des hiérarchies naturelles, n’est qu’un mirage dangereux. Elle attire les masses parce que les classes dirigeantes se sont corrompues et ont oublié la justice, mais elle ne peut mener qu’à l’anarchie et à la destruction de la société.
Alors, quelle « démocratie » voulait Dehon ? Eh bien, il parlait d’une démocratie sociale chrétienne. Une démocratie enracinée dans l’ordre naturel voulu par Dieu. C’est-à-dire : une organisation de la société fondée sur la justice, sur le respect des devoirs, sur la famille comme cellule de base, sur les corporations et les syndicats professionnels, sur l’autorité de l’Église comme guide.
Dans son Manuel, le Bienheureux insiste : la société ne doit pas être une foule désagrégée livrée à l’État tout-puissant ou aux passions révolutionnaires, mais un corps organisé. Et cette organisation, ce n’est pas le parlementarisme abstrait, mais une représentation réelle des professions, des métiers, des corps sociaux. Voilà ce qu’il appelle la vraie démocratie : une participation des travailleurs et des familles à la vie sociale, mais à la lumière de la loi chrétienne.
Et pour bien marquer la différence, le Père Dehon va jusqu’à montrer que ce qui distingue la démocratie chrétienne de la démocratie libérale, c’est la place faite à Dieu. Il écrit : « La société n’est pas née d’une libre convention, comme le voudrait Rousseau dans son Contrat social. […] C’est la porte ouverte aux extravagances sociales, à l’anarchie ». Voilà toute la lucidité du prêtre : si on fonde la démocratie sur le contrat humain et non sur la loi divine, on ne récolte que la tyrannie de l’État ou la dissolution révolutionnaire. Sa conclusion est claire : l’État chrétien, fidèle à Immortale Dei de Léon XIII, doit être soumis à Dieu et protecteur de la famille, des associations et de la propriété privée.
Aujourd’hui, ses paroles résonnent avec force. Quand il affirme que « la science économique doit traiter l’homme en homme et en chrétien », il nous rappelle que toute politique sociale qui réduit l’homme à un consommateur, un rouage de la machine capitaliste ou un simple électeur, est condamnée à l’échec. Ce qu’il faut, dit le Père Léon Dehon, c’est replacer la famille, le travail, la propriété et l’association sous la loi de Dieu. C’est cela, et cela seulement, qu’il appelait démocratie chrétienne.
Ainsi, Léon Dehon n’était pas un militant d’une démocratie laïque, mais bien un prophète d’une société ordonnée par le Christ. Aux catholiques d’aujourd’hui de comprendre ce point : si nous voulons défendre la justice sociale, nous ne pouvons pas nous appuyer sur les chimères de la République ou du socialisme, mais sur les bases posées par l’Église : famille, corps sociaux, charité chrétienne et soumission à Notre-Seigneur.






