À 93 ans, John Angerer totalise plus de 3 276 heures de prière silencieuse devant le Saint-Sacrement. Ce paroissien de l’église Saint-Augustin à Barberton, dans l’Ohio, se rend chaque semaine à l’adoration eucharistique depuis plus de soixante-trois ans. Son engagement personnel s’inscrit aujourd’hui dans une dynamique spirituelle plus vaste aux États-Unis, où une récente étude liée au Réveil eucharistique national indique que l’accès à cette pratique a augmenté de 60 %.
C’est le jour de la Toussaint 1962, à peine trois semaines après l’ouverture du concile Vatican II, que la paroisse de Barberton a inauguré son programme d’adoration perpétuelle. L’initiative est née de la volonté d’un groupe d’hommes de la communauté, dont John Angerer. Après une année où l’adoration se limitait à la journée, ils ont parcouru le quartier en binôme pour trouver des volontaires prêts à assurer les veilles nocturnes. S’ils parvenaient à l’époque à mobiliser trois personnes par heure, le vieillissement et les décès ont réduit ce nombre aujourd’hui à un ou deux fidèles par créneau, certains prolongeant leur présence jusqu’à une heure et demie pour maintenir la chaîne de prière.

L’assiduité de ce père de famille a traversé les décennies, parallèlement à une vie professionnelle bien remplie. Après vingt-sept ans de carrière dans le financement immobilier et vingt années supplémentaires dans une entreprise de construction de logements adaptés, il a dû se résoudre, il y a cinq ans, à abandonner ses créneaux de nuit en raison de difficultés à conduire dans l’obscurité. Il assure désormais son heure sainte le samedi matin, bien qu’il confie que les veilles nocturnes lui conféraient une énergie particulière pour affronter la journée du lendemain.
La fidélité de ce nonagénaire illustre une réalité ecclésiale documentée à l’échelle nationale. Selon Andrew Niewald, président de l’Adoratio Foundation basée à Beloit, dans le Kansas, environ 800 des 17 500 paroisses américaines maintiennent aujourd’hui une adoration perpétuelle. Ses recherches montrent que 44 % des églises du pays, soit environ 7 700 paroisses, proposent l’adoration sous une forme ou une autre. Le dynamisme est actuel : soixante-dix-sept paroisses ont initié ou élargi leurs horaires de présence eucharistique depuis 2025. Le chercheur précise toutefois qu’il est difficile d’obtenir des statistiques figées face au flux constant de fidèles, tout en notant qu’en moyenne, moins de 8 % des paroissiens participent, ce qui laisse entrevoir une importante marge de croissance pastorale.
Dans de nombreuses communautés, l’adoration continue s’enracine profondément. À Columbus, dans le Nebraska, la paroisse Saint-Bonaventure célèbre soixante-cinq ans d’adoration, initiée un jour de la Saint-Valentin. Tim Cumberland, un converti au catholicisme qui s’y est engagé à l’âge de 63 ans en 2012, assure la permanence de trois à quatre heures du matin. Capitaine de son équipe de relève, il y porte chaque semaine les intentions du groupe biblique qu’il anime en maison de retraite. En Caroline du Nord, l’église Notre-Dame de Lourdes de Raleigh marque le trentième anniversaire de son adoration ininterrompue. Le vicaire de la paroisse, l’abbé Tim Meares, témoigne des innombrables miracles et grâces qui en découlent, décrivant le lieu comme un phare de vie. Sur les trente-cinq adorateurs présents depuis l’origine, douze conservent encore leur créneau initial. Candace Barati, paroissienne qui consacre désormais deux à trois heures par semaine à cette dévotion et aide à en coordonner les tours, souligne que cette permanence fait du Christ un membre actif de la paroisse, agissant à travers le Saint-Sacrement.
Cette organisation minutieuse garantissant une prière constante est considérée comme la référence par les spécialistes de la dévotion. Lisa Anne Kromar, responsable de l’Apostolate of Eucharistic Adoration — une organisation reconnue par le Réveil eucharistique et active en Irlande, à Chicago et dans le Minnesota — insiste sur l’importance de ce modèle qui assure qu’au moins une personne se tienne continuellement devant la présence réelle.
La pratique s’appuie sur une longue tradition historique. Le 14 septembre 1226, le roi de France Louis VII demanda à l’évêque d’Avignon d’exposer le Saint-Sacrement dans la chapelle de la Sainte-Croix pour rendre grâce d’une victoire sur les Albigeois. Face à l’affluence massive, l’évêque décida de prolonger l’exposition de jour comme de nuit. La coutume, ratifiée par le Saint-Siège, s’est maintenue sans interruption jusqu’à la Révolution française en 1792, avant d’être restaurée en 1829.
Aux États-Unis, cet attachement des fidèles a même résisté aux récentes crises sanitaires. Therese Harper, coordinatrice des créneaux à Saint-Augustin dans l’Ohio et adoratrice depuis vingt ans, rappelle qu’en 2020, la paroisse n’a jamais suspendu l’adoration. L’absence de messes publiques a suscité un tel besoin de présence spirituelle que le curé a dû intervenir pour interdire l’accès aux personnes non inscrites, afin de respecter les limites de capacité d’accueil de l’édifice.
Pour John Angerer, ce face-à-face silencieux a été le lieu d’un soutien inestimable face aux épreuves de la vie. En 2006, alors qu’il fêtait ses noces d’or en Caroline du Nord, son fils de 45 ans a succombé à un infarctus au sortir d’une baignade en mer. Son épouse, Letty, victime d’une violente agression des années plus tôt, s’est éteinte il y a deux ans après soixante-huit ans de mariage. L’adoration aura été le creuset de sa conversion : après vingt ans d’unions et de prières d’intercession de son mari, elle est entrée dans l’Église catholique et a pris, à son tour, un engagement d’adoratrice.
Aujourd’hui, John Angerer continue de se rendre à la chapelle, apportant avec lui les fardeaux de sa vie et une liste d’intentions qui s’est allongée avec le temps. Il y confie sa fille, ses trois petits-enfants et un premier arrière-petit-enfant attendu pour le mois d’avril. S’il lui arrivait autrefois, dans le secret de ses nuits de garde, de monter en chaire pour prêcher des homélies aux anges et au Christ, il se contente désormais de lire des ouvrages de la bibliothèque paroissiale. Il y puise une manière sans pareille de s’adresser à Dieu sans distraction, un espace de paix essentiel à l’âme qu’il résume d’une conviction forgée par l’expérience : il est nécessaire de vivre cette heure sainte pour en comprendre toute la portée.





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