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Les Bretons dans l’Empire de Napoléon

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Les Bretons dans l'Empire de Napoléon
Les Bretons dans l’Empire de Napoléon

Lorsque les populations Armoricaines, après dix années de résistance opiniâtre, firent la paix avec la République Française, il ne faut pas croire qu’elles prissent vis à vis d’elle l’humble attitude d’un parti vaincu. La campagne de 1799 leur avait donné, plus qu’aucune des précédentes, la conscience de leurs forces, et les concessions faites aux insurgés par les consuls dans les différents arrêtés qui suivirent leur proclamation du 7 nivôse, concessions que la justice et l’humanité seules ne leur auraient jamais arrachées, prouvent assez qu’ils partageaient l’opinion de ce général républicain qui avait appelé la chouannerie une guerre de géants.

Le traité de pacification ne rendit pas aux Bretons tout ce que la révolution leur avait ôté ; ils ne recouvrèrent ni leurs états provinciaux, ni les privilèges stipulés par le contrat de mariage de la duchesse Anne, ni la dynastie royale doublement légitime pour eux depuis le martyre de Louis XVI ; mais ils obtinrent ce qu’ils avaient toujours présenté comme leur ultimatum à chaque nouvelle prise d’armes, c’est-à-dire la restauration du Christ, de ses autels et de ses ministres.

Le spectacle qu’offrit alors la Bretagne devait ressembler beaucoup à celui qu’avaient offert certaines villes romaines après les grandes persécutions.

L’année même où les prêtres bretons apprenaient les premiers torts de l’Empereur envers le Pape, c’est-à-dire en 1806, on leur transmettait ce fameux catéchisme impérial auquel Napoléon lui même avait, disait-on, voulu mettre la main, pour rédiger, dans des termes bien serviles, tout ce qui concernait les devoirs de la génération naissante envers lui-même et envers sa dynastie, qu’il voulait qu’ont aimât sous peine de damnation éternelle.

Bien que ce catéchisme officiel fût revêtu de l’approbation du cardinal-légat et enseigné sans opposition dans le reste de la France, il fut accueilli avec une telle défaveur dans certains cantons de la Bretagne et particulièrement dans le diocèse de Vannes, qu’il fallut tout d’abord renoncer à le faire apprendre aux enfants dans les paroisses rurales, où le traducteur d’une pareille œuvre, qu’il fût maître d’école ou curé, n’aurait pas été moins odieux qu’un agent de police, et comme la répugnance des villes, sans être aussi unanime, était cependant assez forte pour que le nouvel évêque désespérât d’en triompher, on prit le parti d’imprimer, sous le titre respectueux d’Extrait du catéchisme de l’Empire, un manuel bien inoffensif assurément, mais dont on avait élagué toutes ces phrases serviles qui faisaient monter le rouge au visage des catéchumènes.

Le scandale fut grand parmi les adulateurs du pouvoir quand ils apprirent cette audacieuse mutilation, et le directeur de l’imprimerie, en donnant l’ordre de mettre l’ouvrage au pilon, leur parut n’avoir sévi qu’incomplètement ; il aurait fallu que le châtiment s’étendit à l’auteur.

Comme le général Foy a raison de dire quelque part qu’on avait alors en France la carcasse politique de Constantinople , et qu’il ne restait plus ni dans les mœurs ni dans les lois aucun moyen de résistance aux erreurs ou aux abus de l’autorité !

La position du clergé Breton devenait de jour en jour plus critique ; car ce n’était pas seulement contre les prétentions tracassières de la puissance impériale qu’il avait à se débattre ; il avait de plus à soutenir une sorte de guerre intestine contre les prêtres anticoncordataires qui avaient leurs ouailles et leur culte à part, et qui, sous le nom de petite Eglise, entretenaient un malheureux schisme dans le pays.

Leurs partisans n’étaient pas nombreux ; mais ils étaient opiniâtres, enthousiastes, et assez rancuniers contre quiconque les traitait de schismatiques ou les menaçait d’excommunication. Ceux qui avaient accepté l’amnistie se contentaient d’une opposition passive ; mais ceux qui avaient encore les armes à la main, et qui se cachaient dans les campagnes, auraient fait un mauvais parti à tout prêtre concordaire qui aurait poussé trop loin son dévouement au pouvoir. Mais cet excès n’était pas à craindre parmi nos prêtres indigènes.

Le nouvel évêque, M. de Pancemont, enhardi par la soumission de la très-grande majorité de son clergé, commit quelques imprudences qui ne lui furent pas pardonnées. Il déplaça de vieux pasteurs qui n’avaient d’autre tort que celui d’être en trop grande vénération parmi leurs paroissiens, et dans ses instructions pastorales, il se montra trop dominé par sa reconnaissance pour son auguste bienfaiteur.

Tous ces griefs furent envenimés par la scandaleuse affaire du catéchisme, et l’année même où éclata ce scandale, une bande de chouans insoumis arrêta le pauvre évêque au milieu d’une lande, le dépouilla de ses habits épiscopaux pour l’affubler d’un costume de meunier, lui fit payer une rançon de trente mille francs, montant d’une gratification qu’il avait, disait-on, reçue de l’Empereur, et enfin le renvoya tellement terrifié par son aventure, qu’il en mourut quelques temps après.

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A quelques jours de là les écoliers aperçurent, en sortant du collège, une charrette où des morts et des vivants étaient entassés pêle-mêle. C’étaient les auteurs de l’attentat dont l’évêque avait été la victime. Surpris dans un grenier par un détachement de gendarmes, ils se défendirent comme des lions. L’un d’eux se fit tuer sur place ; les autres ne furent pris qu’après avoir été criblés de blessures.

Les habitants leur témoignèrent assez peu de sympathie ; le clergé fut à peu près unanime dans son improbation, et ne refusa pas de lire au prône de la grand’messe une circulaire des vicaires généraux où ceux qui avaient porté leurs mains sacrilèges sur l’oint du Seigneur étaient traités de brigands, de scélérats et de monstres.

La petite Eglise, qui venait de se montrer si terriblement militante, mérita de plus en plus son nom en s’amoindrissant tous les jours, et les vieux chouans, pour n’être pas confondus avec les auteurs d’un acte si impopulaire, exprimèrent hautement leur désaveu à qui voulut l’entendre. Enfin il y eut une réaction manifeste dans l’opinion des villes et des campagnes, réaction dont profitèrent habilement les autorités locales pour exécuter le décret qui avançait la conscription de six mois, et pour lever le contingent voulu sur les populations armoricaines jusqu’alors si récalcitrantes.

Une lettre de l’évêque, écrite en janvier 1807, annonçait que les levées s’opéraient, dans le Morbihan, avec tranquillité, que le nombre des désertions diminuait tous les jours, et que dans la ville du Faouet, douze conscrits réfractaires s’étaient présentés à la municipalité après le prône de la grand’messe.

Il ne faut pas oublier que six milles nouvelles succursales venaient d’être mises à la charge du trésor impérial, et que huit mille bourses venaient d’être réparties entre les séminaires diocésains. De plus, on avait fini par laisser aux curés la liberté d’enseigner et d’expliquer le catéchisme comme ils l’entendraient, et on leur avait fait croire que l’arrivée du cardinal de Bayanne à Fontainebleau, allait mettre un terme aux démêlés qui avaient scandalisé la France et irrité la Bretagne.

A ce prix, cette pauvre Bretagne, encore toute épuisée par ses guerres civiles, voulait bien verser une bonne partie du sang qui lui restait, pour aider à l’accomplissement des grandes destinées vers lesquelles le chef de l’Empire marchait à pas de géant.

Elle ne voyait ni injustice, ni impiété dans les guerres qu’avaient terminées les victoires de Friedland et d’Austerlitz, et c’était tout au plus si elle croyait l’Autriche assez châtiée pour avoir jeté sur la Vendée les trente mille soldats républicains qui composaient la fameuse garnison de Mayence.

Tout ce que les Bretons demandaient, c’était pleine liberté de conscience pour eux, pour leurs pasteurs, et surtout pour le chef visible de l’Eglise ; mais dans cette liberté de conscience ils comprenaient le droit de n’être les complices d’aucune iniquité flagrante, et celui de ne point adresser à Dieu des prières absurdes et hypocrites.

On disait alors, et on a répété bien souvent depuis, que c’était le clergé qui travaillait sourdement ces populations ignorantes, et que, sans la domination cléricale elle auraient obéi comme les autres. Sans doute le clergé breton ne s’est pas tu devant les grandes choses qui se faisaient alors, comme la terre s’était tue devant Alexandre, et c’est là précisément ce qui fait sa gloire ; car il n’a élevé la voix ni par esprit de faction ni par esprit de vengeance, et certes personne n’aura l’impudence de dire que nos prêtres aient abusé de leur influence pour dégrader nos caractères.

Ne dirait-on pas que Benjamin-Constant a voulu nous laver d’avance de ce reproche, quand, après avoir flétri tous ces hommes soi-disant éclairés qui cherchaient dans l’impiété un misérable dédommagement de leur servitude, il écrivait ces paroles remarquables :

« Pour moi, je le déclare, s’il faut opter, je préfère le joug religieux au despotisme politique. Sous le premier, il y a du moins conviction dans les esclaves, et les tyrans seuls sont corrompus ; mais quand l’oppression est séparée de toute idée religieuse, les esclaves sont aussi dépravés, aussi abjects que leurs maîtres« 

Ainsi, même au point de vue philosophique, et indépendamment de la vérité intrinsèque de leurs croyances, les Bretons faisaient bien de mettre le Sacerdoce avant l’Empire, et l’autorité ecclésiastique avant l’autorité préfectorale. Il est vrai qu’on avait contre eux la ressource des baïonnettes, et qu’on ne s’en faisait pas faute ; à quoi l’on peut répondre avec madame de Staël que tous les hommes médiocres appellent volontiers les baïonnettes à leurs secours, afin d’agir par quelque chose qui soit aussi machine que leurs têtes.

On peut dire qu’à dater de 1809 il y eut rupture entre l’élite des populations bretonnes et le gouvernement impérial. La confiscation des états pontificaux, sous prétexte que le Pape ne voulait pas déclarer la guerre aux hérétiques Anglais, aurait suffit pour susciter de sérieuses résistances dans un pays où la religion catholique était aimée en raison de ce qu’on avait souffert pour elle : mais indépendamment de cette insulte et de tant d’autres faites à toute l’Eglise dans la personne de son chef, la Bretagne avait, depuis l’année précédente, un grief qui l’avait blessée au coeur, et ce grief était la guerre d’Espagne.

Un des spectacles qui reposent le plus délicieusement l’imagination de ceux qui lisent ou qui écrivent l’histoire, c’est de voir des sympathies séculaires subsister, sans autre racine que de vagues traditions, entre des peuples qui se connaissent à peine, et faire pour ainsi dire explosion de loin en loin, en dépit des injures que se disent et du mal que se font les gouvernements respectifs.

Ce n’est pas la communauté d’intérêts matériels qui peut établir ce genre de relations : l’histoire des vicissitudes du commerce européen prouve assez que rien ne s’use aussi vite que les amitiés mercantiles. Pour les nations comme pour les individus, il ne sautait y avoir de sympathie durable que celle qui se rattache à un principe spirituel.

Or c’était pour la défense d’un grand intérêt spirituel que les Bretons et les Espagnols s’étaient donné la main au XVI siècle, et quelque insidieuse que pût être la politique de Philippe II, ses soldats ne furent pas avares de leur sang, et même ils laissèrent des souvenirs très honorables parmi leur coreligionnaires armoricains*1

Peu d’années après la mort de Louis XIV, à l’époque où le régent voulu briser en France toutes les résistances parlementaires, les Bretons tournèrent encore les yeux vers l’Espagne, et même ils envoyèrent à Madrid des plénipotentiaires chargés de traiter avec Philippe V des conditions de l’alliance ; car les négociations se faisaient comme de puissance à puissance, et elles avaient pour base l’indépendance absolue du duché de Bretagne*2

Les négociateurs apportaient un acte fédératif signé par presque toute la noblesse, qui promettait l’armement immédiat de ses vassaux, et ils montraient les décisions des jurisconsultes et des parlementaires, qui, se fondant sur ce que les franchises provinciales avaient été violées, déclaraient nul l’acte d’union qui les avait garanties. Avec des dispositions si prononcées parmi les gentilshommes et les paysans, le cardinal Albéroni ne douta pas du succès de son intervention, et il prônait qu’une flotte partirait incessamment des ports de Cadix et du Passage, avec des armes fabriquées en Estramadure et trois mille hommes de débarquement.

On sait avec quelle vigueur le vieux maréchal de Montesquiou étouffa cette insurrection du premier coup ; on sait avec quel dur mépris de toutes les formes judiciaires, les principaux chefs furent livrée à une cour martiale, parce que le régent désespérait d’obtenir une condamnation capitale de leurs juges naturels. Il y eut, à Rennes et à Nantes, des scènes presque aussi tragiques que celles qu’on y vit soixante quinze ans plus tard, et il fallut toutes les horreurs de cette dernière époque pour effacer dans la mémoire des Bretons le souvenir de la chambre royale de Nantes.

Ceux qui purent échapper aux tribunaux extraordinaires et aux dragonnades, se réfugièrent en Espagne où ils trouvèrent tous les adoucissements qu’une nation délicate et généreuse pouvait apporter à leur infortune ; mais ni la sympathie populaire ni la munificence royale ne put rien contre cette triste maladie dont l’exilé breton ne guérit jamais, et qui dans les plus riants pays du monde le fait soupirer après ses landes incultes et son ciel nébuleux.

Dans les rues de Séville et de Madrid, on reconnaissait les émigrés Armoricains à la fierté de leur démarche, à la pâleur de leur teint et à la profonde tristesse empreinte sur leurs rudes physionomies.

Ce n’était pas la faute des Espagnols si leur sympathie pour les Bretons avait été stérile ; aussi la reconnaissance de ces derniers subsista-t-elle en dépit de leur défaite, surtout dans les familles dont les chefs ou les membres avaient été si hospitalièrement accueillis en Espagne, et plusieurs de ces nobles exilés avaient laissé des fils qui vivaient encore au moment où éclata la révolution française ; de sorte que la tradition qui les concernait était encore toute vivant.


*1 Mémoires du chanoine Moreau.
*2 C’était à cette occasion que madame de Maintenon écrivait à madame de Caylus :
« J’admire les Bretons : toute la sagesse des Français est donc dans cette province-là » Lettre CXLVI

Source : La petite Chouannerie par A. F. Rio 1842

Publié par Napo

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