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Le début du magnétisme en France au XIXe siècle

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Le début du magnétisme en France au XIXe siècle
Le début du magnétisme en France au XIXe siècle

Le magnétisme s’ouvrit lorsque au XIXe siècle, tout était détruit: religion, morale, royauté, noblesse, franc-maçonnerie illuminée et autre, souvenir de Dieu et de Satan; il ne restait plus debout que la force armée pour protéger la société : la force armée la sauva, et la reconstitua sur un nouveau plan et des bases nouvelles.

La franc-maçonnerie s’est aussi reconstituée et accrue de deux nouvelles branches, celle des néo-templiers et des carbonari; nous n’avons pas à en faire l’histoire, parce que Satan, si son esprit l’inspire encore, ne s’y montre plus ostensiblement: l’illuminisme satanique n’est plus là ; il s’est transformé de deux façons : dans le magnétisme, et sous la forme spirite, comme on parle maintenant; on n’a plus vu de ces possessions collectives des siècles précédents : ce serait trop grossier pour le nôtre.

Napoléon et la portion aristocratique de son entourage avaient un pied dans l’ancien régime ; il ne faut donc pas demander s’ils en recueillirent une partie de l’héritage. D’ailleurs Napoléon se regardait lui-même comme l’homme du destin, il aurait mieux valu se considérer comme l’homme de la Providence ; il se servait d’un mot astrologique pour exprimer ses destinées : il disait mon étoile. Une magnétisée lui ayant prédit le succès de son expédition d’Égypte, et l’événement ayant justifié la prédiction, il n’en devint que plus superstitieux. Il consulta très souvent un nécromancien du nom de Moreau, qui se vanta ensuite, comme de raison, de lui avoir prédit ses malheurs.

De son côté, Joséphine était plus superstitieuse encore. Une vieille négresse lui ayant prédit dans son enfance, en lui regardant la main, pendant qu’elle habitait encore les colonies, qu’elle s’élèverait à la plus grande fortune et à la gloire suprême, ce souvenir demeura d’autant mieux gravé dans sa mémoire, que les événements justifièrent pareillement la prédiction. Elle admit à ses confidences les plus secrètes, et presque dans son intimité, une cartomancienne du nom de Marie-Anne Lenormand, qui devint, grâce à cette recommandation, un des personnages politiques de la première partie du siècle. La gloire d’Etteila en pâlit, nonobstant les divers traités qu’il publia sur la matière en 1804 et après.

Née à Alençon en 1772, et demeurée orpheline dès l’enfance, Marie-Anne Lenormand vint à Paris chercher fortune à l’âge de 14 ans. D’un caractère aventureux, d’un esprit subtil et superstitieux, avide de curiosités, elle étudia les ouvrages de Gall, tout en faisant le métier de fille de comptoir dans un restaurant; mais, cette lecture ne la satisfaisant pas au gré de ses désirs, elle quitta son emploi et alla conférer à Londres avec l’auteur lui-même. Il parait toutefois que la science de la phrénologie dépassait la portée de son intellect, car elle en quitta l’étude pour se livrer à celle de la cartomancie.

Revenue à Paris, elle s’établit rue de Tournon, n* 5. Sa maison devint tout à la fois l’antre de la Sibylle et une boutique de librairie ; car elle débitait en même temps, l’un faisant passer l’autre, ses prophéties et ses œuvres, recueil indigeste de toutes choses. Afin de donner plus de solennité à ses oracles, elle s’habillait d’une manière fantastique et bizarre ; elle jouait communément l’inspirée.

Tout en prédisant l’avenir par l’inspection des linéaments de la main, en examinant des blancs d’œuf, en analysant le marc de café, en invoquant les révélations de l’alectryomancie et de la captromancie, son œil investigateur s’ingéniait à découvrir les plaies de l’âme ; elle y réussissait bien, et savait les calmer par de bonnes et insinuantes paroles. Elle ne faisait d’alectryomancie que le premier jour de la lune. La captromancie est l’art de lire l’avenir dans une goutte d’eau qu’on laisse tomber sur une glace de Venise. Elle entretint des relations avec tous les grands personnages de l’ancienne monarchie que la révolution avait épargnés ; avec tous ceux que la révolution et la nouvelle dynastie avaient élevés ; avec ceux de la première et de la seconde restauration. Elle tira les cartes aux princes et aux rois de presque toute l’Europe. Courtisans, acteurs et actrices de l’Opéra, bourgeois, militaires, financiers, ministres, tous recoururent à son savoir, et cela en plein dix-neuvième siècle !

L’habileté faisait-elle tout son art, ou bien y croyait-elle, et Satan la secondait-il parfois ? Nous ne saurions résoudre cette question ; mais nous avons vu telles expériences de cartomancie, qu’il ne nous est pas possible d’exclure l’intervention directe de Satan dans quelques circonstances : lui seul peut saisir et coordonner l’ensemble de détails inconnus des consultants et du cartomancien, et en déduire avec justesse les conséquences probables ou nécessaires.

Marie-Anne Lenormand prolongea ses jours jusqu’en 1843. Elle mourut au sein d’une opulence déjà de longue date, mais la sibylle était depuis longtemps oubliée. Nous devons une mention à une autre célébrité du même genre, qui s’illustra, à la même époque, sur un plus grand théâtre, la baronne de Krüdner.

Julienne Victinghoff, baronne de Krüdner, née à Riga vers 1766, passa en France les années de sa jeunesse. Son esprit, ses talents, sa fortune, ses grâces lui attirèrent une cour nombreuse d’adorateurs, et l’adulation lui fit perdre la tête. Elle se crut inspirée, ou feignit de l’être, ou le fut peut-être. On la voyait souvent, au milieu d’une conversation sur la mode du jour, ou sur la dernière pièce jouée à l’Opéra, entrer subitement en extase. Son visage s’illuminait, ses mouvements devenaient convulsifs, elle suffoquait de grâces surnaturelles ; on s’empressait de desserrer ses vêtements ; alors elle moralisait, elle catéchisait, elle dogmatisait, elle prophétisait, avec grâce, avec véhémence, avec éloquence et poésie, mêlant la Bible avec les cantates d’Ossian, tranchant de la Corinne et de la Velléda. Elle voulut fonder une nouvelle religion, religion sans symbole et sans morale, mais elle n’eut pas même un disciple.

Plus vaniteuse qu’inspirée, elle fit aussi plus de bruit, pour attirer l’attention, qu’elle ne produisit de résultats. Le rôle politique qu’elle joua dans les événements de 1814 et de 1815, et ses relations multipliées avec les princes alliés, qui honorèrent plus d’une fois son hôtel de leurs visites, lui donnent une importance plus réelle ; mais sous ce rapport elle ne nous appartient pas. L’illumination satanique ne devait pas encore revenir de ce côté ; c’est le mesmérisme ou magnétisme animal qui en avait conservé l’étincelle.

En 1772, le P. Hell, jésuite, professeur d’astronomie à Vienne, se trouva guéri d’un rhumatisme aigu en s’occupant d’expériences sur l’aimant, et crut devoir attribuer sa guérison à l’effet du fluide magnétique. Il s’en entretint avec Antoine Mesmer, astrologue et médecin, qui cherchait de son côté le fluide sidéral qui donne aux êtres la santé et la vie. Mesmer répéta les expériences, obtint les mêmes résultats, et crut avoir trouvé son fluide.

Le mot magnétisme ou influence de l’aimant reçut dès lors une acception nouvelle. Mais bientôt Mesmer s’aperçut qu’il était lui-même aimanté, et qu’il produisait par le geste ou l’attouchement les mêmes effets nerveux et parfois salutaires sur les malades. Alors le magnétisme sans l’aimant prit le nom de magnétisme animal. Mesmer annonça avec grand fracas à l’Allemagne

« la grande découverte du magnétisme animal, principe de vie de tous les êtres organisés, âme de tout ce qui respire. »

Il fonda sur cette donnée une maison de médication qui n’eut aucun succès. Abreuvé de dégoûts dans son ingrate patrie, il vint se fixer à Paris en 1778. Là les chances ne lui furent pas plus favorables d’abord; mais enfin la maison de santé qu’il avait créée au boulevard des Italiens, finit par se trouver tellement remplie de malades, que, n’ayant plus de place, il magnétisa un arbre du boulevard, à l’ombre duquel les malades qui ne pouvaient être admis, allaient du moins s’asseoir, pour en recevoir l’influence. Ne suffisant pas à magnétiser tous ceux qui encombraient son local, il plaça à tous les coins des salles des baquets magnétiques, dans lesquels chacun allait plonger un tube de verre, dont il se tenait l’autre extrémité appuyée à l’endroit où était le siège de sa douleur. Le baquet magnétique était rempli de limaille de fer, de verre pilé et de bouteilles pleines d’eau rangées dans un ordre cabalistique.

Les rieurs s’amusèrent beaucoup de toutes ces choses ; il n’est pas certain que personne ait été guéri de quoi que ce soit; plusieurs malades moururent au bout de leur tube ; Court de Gebelin lui-même expira au bord d’un baquet;
mais il se produisit une multitude de phénomènes nerveux à tous les degrés d’intensité, depuis la simple secousse jusqu’aux spasmes les plus violents et aux crises les plus délirantes ; on dit même des crises d’un genre si érotique,
que la police s’en mêla. Les scènes de Saint-Médard se renouvelaient sur un plus petit théâtre. Les sons de l’harmonica venaient encore y ajouter une puissance incalculable. Tout Paris s’émut de l’étrangeté du spectacle et de l’étrangeté des phénomènes.

L’harmonica, instrument oublié maintenant, et qui ne ressemble en rien à celui qu’on fait avec des feuilles de verre, était une espèce d’orgue à tuyaux de verre, remplis d’eau à différents degrés : en faisant passer sur chacun d’eux un son à son diapason; il en résultait une musique certainement peu agréable à l’oreille, mais d’une telle puissance d’ébranlement sur le système nerveux des auditeurs, qu’il était impossible d’en soutenir l’effet plus de quelques minutes, sans s’exposer à devenir fou ou à mourir. Les loges illuminées des conspirateurs furibonds s’en servaient également comme moyen d’exaltation et de séduction dans la réception de leurs néophytes.

Enfin l’avocat Bergasse et le banquier Kornmann achetèrent le secret de Mesmer au prix de trois cent quarante mille livres, obtenues par souscription, en 1783, et le publièrent.

Dès lors on magnétisa partout; il se trouva partout des complaisants, des curieux, des sociétés de magnétistes, des salles de magnétisme, jusqu’aux officiers de l’armée suspendant l’exercice du port d’armes, pour magnétiser leurs soldats. Mais celui de tous les amateurs qui obtint le plus de succès, fut le comte de Puységur, à Buzancy, près Soissons. Il fit faire le premier pas à la science, en trouvant le somnambulisme magnétique, en 1785. Il faillit en perdre la tête de plaisir et de bonheur. Le somnambulisme se propagea et s’éleva par degrés jusqu’à la catalepsie. Mais l’année 1789 vint apporter des préoccupations d’un autre genre ; le magnétisme subit un temps d’arrêt, comme toutes les autres branches des études humaines ; d’ailleurs on commençait à s’en dégoûter, d’autant plus que les phénomènes se reproduisaient toujours identiquement les mêmes, inexplicables et sans résultat d’une utilité bien constatée. Il ne resta pour le pratiquer que quelques amateurs oisifs et quelques curieux qui n’avaient pas vu encore. Mais, en place des magnétiseurs absents, il se trouva bon nombre de charlatans, plus amateurs d’argent que d’histoire naturelle, qui s’affilièrent des moutons très rusés et très habiles dans l’art de dormir par complaisance et de simuler des crises, qui amusèrent mieux encore le public en ne l’effrayant pas. Il y en eut même qui firent le métier de guérir des moutons bien portants, pour attirer l’argent des malades.

Cependant le somnambulisme lucide avait déjà jeté ses premières lueurs, c’est-à-dire que des somnambules commençaient à se mettre en rapport avec des personnes autres que leur magnétiste, à deviner de petits secrets, et à jouer aisément aux cartes avec le triple bandeau sur les yeux.

Après la tourmente révolutionnaire, le magnétisme reprit sa marche ascendante, mais d’abord avec hésitation et lenteur, on n’y croyait plus ; ensuite il s’est élevé à tels progrès, qu’il n’est plus possible de douter de sa nature : elle est toute satanique, et probablement dès le premier degré ; c’est d’ailleurs l’avis des plus grands maîtres. Nous ne le suivrons pas plus loin dans les détails multipliés de son histoire ; ce côté de la question ne nous appartient pas.

Lorsque nous avons vu un magnétisé dire l’heure à une montre qu’on lui posait sur la nuque, lire une lettre pliée, cachetée et placée sous plusieurs enveloppes, en l’approchant de son épigastre, lire, dans un livre fermé, à la page et à l’alinéa indiqués, rien qu’à poser la main sur la couverture, dire l’âge, le nom et toutes les qualités accidentelles d’une personne absente et inconnue, en froissant une mèche de ses cheveux, compter l’argent et les objets renfermés dans un meuble dont on lui présentait la clef, lire le nom d’une rue et le numéro d’une maison indiquées à cent lieues de distance, décrire par le menu un appartement dans lequel il n’était jamais entré, reproduire à la plume des caractères grecs enfermés dans la boite d’une montre et qu’il ne savait ni nommer ni prononcer, n’ayant pas étudié la langue, réciter toutes les péripéties d’une histoire de famille accomplie cinquante ans auparavant et en un pays lointain, à l’occasion d’un bijou qu’on lui donnait à palper, répondre, pendant cette étude, aux pensées de quelques spectateurs qui cherchaient à l’égarer en pensant des choses différentes de la vérité, nous avons été saisi d’admiration en présence de telles et si concluantes expériences ; nous avons admiré surtout la puissance d’intuition de l’âme humaine s’isolant, pour ainsi dire, d’un corps tombé en léthargie, et retrouvant sa propre nature, indépendante de l’espace, du temps et de l’obstacle matériel: mais c’était une vaine admiration, une vaine pensée, et tout ceci n’était que du petit magnétisme, du magnétisme de curieux.

Il faut remarquer toutefois, avant de passer outre, le même jeu perfide que nous avons eu déjà l’occasion d’observer à propos des possessions : à côté de ces succès patents et qu’on peut appeler magnifiques, après ces expériences si bien réussies, il en vient d’autres, principalement en présence des railleurs et des incrédules, d’une si grande platitude, d’un insuccès si absolu, d’un ridicule si achevé, que c’est à faire hausser les épaules, à dégoûter les amis les plus fervents, à convaincre les incrédules que le tout n’est qu’une duperie, et qu’il n’y a rien au fond de tout cela.

Ainsi Satan se montre et se fait nier, il apparaît et se cache : il apparaît à ceux qui le connaissent et qui le cherchent, assez pour maintenir la gloire et la puissance de son nom; il se cache à ceux qui nient son existence, afin qu’ils méconnaissent par là même celle de Dieu, et qu’ils s’affermissent dans leur incrédulité : on voit ce qu’il gagne à ce double jeu. Mais comme les succès les plus brillants ne préservent pas des insuccès, de même les essais les plus malheureux ne détruisent pas les résultats obtenus et certains.

Le magnétisme franchit de bonne heure un nouveau pas : la puissance des passes, ou de l’insufflation, ou du simple regard, car ces trois moyens s’emploient indifféremment, transporta le magnétisé dans les mondes imaginaires, et là il vit tout ce que vous lui demandiez : l’état de votre ami décédé à l’autre bout du monde, et qu’il n’a jamais connu, le sort éternel de votre père, ou de votre sœur, ou de votre ami, qu’il n’a pas connus davantage. Si le consultant est un personnage religieux, il verra la personne que vous lui signalez dans les joies pures et saintes du paradis, ou dans les supplices du purgatoire, réclamant le bénéfice de vos prières, ou l’offrande du saint sacrifice un nombre de fois déterminé ; jamais en enfer. Satan ne parle jamais de l’enfer. Si le consultant est un mondain frivole et sans foi, le magnétisé voit le personnage indiqué dans le paradis, assis à une table de jeu, ou se reposant à l’ombre, ou changeant ses vêtements, ou lisant tranquillement son journal, déjeunant de nectar ou d’ambroisie, ou savourant les parfums et la musique des cieux; heureux enfin comme on est heureux sur la terre et sans aucun souci ni inquiétude. Fadaises, direz-vous, perfidie d’un magnétisé qui s’amuse à vos dépens et feint de voir quelque chose, lorsqu’il ne voit rien du tout!

De grâce, n’allez pas si vite. Et si ce magnétisé voit le personnage que vous lui indiquez, qu’il n’a jamais pu connaître, et s’il vous le dépeint tel que vous l’avez connu vous-même sur la terre, avec ses infirmités, sa claudication, par exemple, ou son bouton sur la joue ; s’il s’entretient avec lui et que ce personnage lui réponde dans les termes spéciaux et les formules qui lui étaient usuelles de son vivant; s’il le charge de vous révéler un secret qui se trouve vérifié à l’instant même, que direz-vous? Direz-vous que le magnétisé n’a rien vu, et qu’il s’est moqué de vous ?

Ce n’est pas lui qui s’est moqué de vous, c’est Satan, en vous donnant des illusions pour des règles de foi et des motifs d’espérance. Rapprochez ces visions bizarres de celles de Swedenborg, puis voyez ce que devient le dogme évangélique, et par suite la morale chrétienne. Rapprochez le tout des croyances païennes sur le noir Tartare et les Champs Elysées ; et à ces rapprochements, si vous ne reconnaissez pas un système uniforme d’illusions, l’œuvre et la main de Satan, c’est que vous vous obstinerez contre votre propre raison.

Si à ces traits vous ne reconnaissez pas encore dans le magnétisme l’œuvre de Satan, que direz-vous, lorsque vous le verrez, par un nouveau progrès, s’élever jusqu’à la possession démoniaque ?

C’est le docteur Kerner, à Prévorst, en Westphalie, qui vit le premier, nous le croyons, se développer ce phénomène en 1840, à l’égard d’une dame du nom de Frédérique Hauff, à laquelle il prodiguait depuis sept années des soins médicaux dont la magnétisation faisait partie. Il la vit d’abord dans ses moments de crise, puis dans l’état ordinaire de la vie normale, s’entretenir avec des interlocuteurs invisibles. Ensuite ces visiteurs étrangers manifestèrent leur présence, pour lui-même et les autres personnes de la maison, par des bruits, des coups frappés avec ordre et mesure, soit spontanément, soit en réponse à des questions posées. Ce n’était encore qu’une obsession; mais bientôt la possession se manifesta avec tous ses accidents ; MmeHauff devint sujette à des crises d’une longue durée, pendant lesquelles une autre âme agissait en elle-même malgré elle, lui faisant produire les actes et les mouvements les plus contraires à sa volonté, contournant et tordant ses membres d’une manière affreuse à voir. Elle se trouva douée de la faculté divinatrice, évoquant et considérant dans des bulles de savon, dans des gouttes d’eau, dans des glaces, les images des personnes absentes : elle les dépeignait avec une telle précision, qu’il n’était pas possible de s’y méprendre. Puis les accidents les plus effrayants se produisirent autour d’elle : les meubles voisins s’éloignaient avec rapidité, poussés par une force invisible ; les meubles éloignés se rapprochaient de même. Les sièges, les flambeaux, les assiettes, les autres meubles voltigeaient au milieu des airs, comme les feuilles ou les brins de paille qu’emporte un tourbillon, et, dans ce désordre, des fantômes effrayants se manifestaient à tous les yeux. Ces faits se produisirent assez longuement, pour qu’une multitude de personnes de tous les rangs et de toutes les conditions aient pu aller de tous les points de l’Allemagne les étudier et les constater.

Treize ans plus tard, le célèbre magnétiseur Dupotet, après vingt ans d’expériences, trouvait aussi la possession satanique au terme de ses travaux. Déjà ses miroirs magiques, simples cercles tracés au charbon sur le parquet, et au centre desquels se produisaient les spectacles les plus étranges et les plus effrayants pour les imprégnés qui osaient y fixer leurs regards, ou bien auxquels des étrangers allaient s’imprégner d’eux-mêmes, lui avaient révélé, ainsi qu’aux nombreux spectateurs réunis dans ses salons, la réalité et la puissance des cercles magiques dont il fut tant parlé au moyen âge, et que connut si bien l’antiquité païenne. Mais ce n’était encore qu’un commencement de possession; grandement effrayé tout le premier de ses propres œuvres, il arrêtait l’expérience au moment où la scène devenait d’une nature terrible. La possession se déclara enfin malgré lui, et il en fut atteint.

« Qu’une trombe renverse et éparpille les habitations, dit-il, qu’elle déracine les arbres séculaires et les transporte au loin, qui s’en étonne maintenant ? Mais qu’un élément, inconnu dans sa nature, secoue l’homme et le torde comme l’ouragan le plus terrible fait du roseau, le lance au loin, le frappe en mille endroits à la fois, sans qu’il lui soit permis d’apercevoir son nouvel ennemi et de parer ses coups, sans qu’aucun abri puisse le garantir de cette atteinte à ses droits, à sa liberté, à sa majesté ; que cet élément ait des favoris, et semble pourtant obéir à la pensée, à une voix humaine, à des signes tracés, peut-être aussi à une injonction, voilà ce que l’on ne peut concevoir, voilà ce que la raison repousse et repoussera longtemps encore ; voilà pourtant ce que je crois, ce que j’adopte ; voilà ce que j’ai vu, et, je le dis résolument, ce qui est une vérité pour moi à jamais démontrée.

J’ai senti les atteintes de cette redoutable puissance. Un jour qu’entouré d’un grand nombre de personnes, je faisais des expériences dirigées par des données nouvelles qui m’étaient personnelles, cette force, un autre dirait ce démon, évoquée, agita tout mon être ; il me sembla que le vide se faisait autour de moi, et que j’étais entouré d’une vapeur légèrement colorée. Tous mes sens paraissaient avoir doublé d’activité, et, ce qui ne pouvait être une illusion, mes pieds se recourbaient dans leur prison, de manière à me faire éprouver une très vive douleur, et mon corps, entraîné par une sorte de tourbillon, était, malgré ma volonté, contraint d’obéir et de fléchir. D’autres êtres, pleins de force, qui s’étaient approchés du centre de mes opérations magiques, pour parler en sorcier, furent plus rudement atteints ; il fallut les saisir à terre, où ils se débattaient, comme s’ils eussent été prêts de rendre l’âme. Le lien était fait, le pacte consommé; une puissance occulte venait de me prêter son concours, s’était soudée avec la force qui m’était propre, et me permettait de voir la lumière. C’est ainsi que j’ai découvert le chemin de la vraie magie. »

Voilà où en était arrivé le magnétisme à Paris en 1853, et ces faits s’accomplissaient et se reproduisaient devant des centaines de spectateurs, avec possibilité ou même invitation à chacun de venir les constater. Si nous mettons ce passage en regard de la lettre du P. Surin au P. d’Attichy, à qui il rendait compte de sa propre possession à lui-même pendant les exorcismes de Loudun, nous comprendrons mieux ce que peut être la possession:

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« Je ne puis vous dire ce qui se passe en moi pendant ce temps, écrirait le pieux et savant exorciste, ni comment cet esprit s’unit au mien, sans m’ôter ma conscience ni ma liberté. Il est là comme un autre moi; il semble alors que j’ai deux âmes, dont l’une, privée de l’usage de ses organes corporels, et se tenant dans le lointain, regarde ce que fait l’autre. Les deux esprits luttent sur le même champ de bataille, c’est-à-dire dans mon corps… Dans le même moment, je sens une grande joie, sous le bon plaisir de Dieu, et ne conçois rien à cette répulsion qui me pousse, d’un autre côté, à me séparer de lui, au grand étonnement de ceux qui me voient. Je suis en même temps rempli de joie et abreuvé d’une tristesse qui s’exhale en plaintes et en cris. Je sens en moi l’état de la damnation et je le crains ; cette âme étrangère, qui me parait la mienne, est percée par le désespoir comme par des flèches, pendant que l’autre, pleine de confiance, méprise ces impressions et celui qui les produit… Si je veux, sollicité par l’une de ces deux âmes, faire le signe de la croix sur ma bouche, l’autre âme me retire le bras avec force, et me fait saisir mon doigt avec les dents, et le mordre avec une sorte de rage… Mon état est tel, qu’il me reste très peu d’actions où je sois libre. Si je veux parler, ma langue est rebelle ; pendant la messe, je suis contraint de m’arrêter tout à coup; à table, je ne puis porter les morceaux à ma bouche. Si je me confesse, mes péchés m’échappent, et je sens que le démon est chez moi comme en sa maison… et il se vante par la bouche des autres possédés qu’il est mon maître, ce que je ne puis nier en effet. « 

Toutefois Satan ne trouvait pas un bénéfice suffisant dans ces communications par le moyen du magnétisme, car il ne devait pas les porter plus loin. Dès 1846 il avait posé les bases d’un autre moyen plus expéditif, plus étendu, qui devait conduire à la danse des tables, puis aux communications spirites dont on s’occupe maintenant: celui de conversations par le moyen de coups frappés en nombre convenu et suivant des méthodes déterminées.

Mais, avant d’aborder ce dernier récit, deux observations nous restent à présenter: la première, que la cour de Rome, dans ses réponses aux différentes consultations qui lui ont été adressées de différents points de l’univers catholique au sujet du magnétisme, a encore une fois eu raison, comme toujours d’ailleurs dans les questions religieuses : d’après la manière dont les faits sont exposés dans la consultation, a-t-elle constamment répondu, le magnétisme est une œuvre satanique.

La seconde, que ces sortes de communications avec Satan par le moyen de coups frappés de sa part en nombre convenu, ne sont pas choses nouvelles. Le moyen âge et l’antiquité païenne connurent ces procédés ; mais peut-être n’avait-on jamais conduit l’expérience aussi loin que de cette fois ; jamais, du moins, elle n’avait mené à de tels résultats.

Mais comment comprendre, dira-t-on, que de purs esprits remuent ainsi les masses inertes de la matière, ou produisent des bruits qui ne peuvent provenir que du choc des corps et de l’ébranlement qui en résulte dans la masse de l’air? Cette question restera éternellement posée. L’un des derniers démonographes, le marquis de Mirville, a essayé de la résoudre en supposant que les démons sont des esprits servis par des fluides. La supposition est gratuite d’abord, ensuite elle ne résout rien, car il est aussi difficile de concevoir comment la substance spirituelle du démon agit sur la substance matérielle du fluide que sur telle autre substance solide ; ensuite elle double la difficulté, car un fluide impondérable ne peut frapper un corps solide à la manière d’un marteau, ni servir de levier ou de contrepoids pour l’ébranler. Je sais que mon âme, esprit tout aussi immatériel que Satan, remue à sa volonté mon pied ou ma main, qui est de la matière inerte ; je le sais, j’en use, mais je ne le comprends pas non plus. Quittons donc l’explication.

De tout temps, cette action directe des natures immatérielles sur les natures matérielles a été un fait constaté. L’Esprit de Dieu ravissait le prophète Élie, et on ne le retrouvait plus. L’ange du Seigneur transporta en un clin d’œil Habacuc de la Judée à Babylone au-dessus de la fosse aux lions. Satan ravit Simon le Magicien au milieu des airs au-dessus du Forum; mais ce fait est contesté, quoique non détruit. Ceux qui suivent, toutefois, ne sauraient être contestés. En 1475, une possession se déclare à Sanminiato, dans la maison d’un avocat nommé Jean de Bonromanis ; des pierres d’un grand volume sont lancées dans la maison par des agents invisibles, rejetées dehors ensuite après les passants ; tout est brisé dans l’intérieur du logis ; les plus gros meubles sont emportés par les fenêtres, comme s’ils s’envolaient, puis reviennent de même ; des coups sont frappés partout; ils retentissent sur les murs, sur les meubles ; ils causent une violente douleur aux personnes. Le vacarme dure cinq mois, au vu de tous les habitants de la ville et de celle de Florence, qui en est voisine. La jeune fille de l’avocat, but principal de ces violences, devient folle, puis possédée, furieuse. Ses parents et des amis dévoués la portent de force à Vallombreuse ; elle y est délivrée après trois jours de prières.

Vers 1760, un pasteur protestant du comté de Hohenlohe, nommé Schupart, qui devint recteur de l’université de Gessen, vit sa maison assaillie de la même manière ; le désordre dura huit ans, et ne cessa que quand il eut quitté le lieu. Nider relate deux faits identiques arrivés à sa connaissance dans deux couvents de son ordre, l’un d’hommes, l’autre de femmes, à Nuremberg. Les désordres cessèrent par la puissance des exorcismes.

Au mois de février 1845, une maison de la rue des Grès, à Paris, fut presque démolie par des projectiles volumineux, lancés on ne sait d’où, à toutes les heures du jour et de la nuit. Tout fut brisé à l’intérieur; les portes et les fenêtres furent enfoncées. Ni les agents de la police, ni les militaires qui leur furent adjoints, ne reconnurent jamais une main ni un des points de départ; les physiciens et les mécaniciens demeurèrent à court d’explications ; les agents les plus habiles de la police furent sur pied de jour et de nuit pendant quinze jours ; tout demeura inutile. Le négociant qui l’occupait, dégoûté enfin et ruiné, se retira, et le désordre cessa. Tous les journaux du temps en entretinrent le public. Nous nous contenterons de ces quelques faits. Abordons la question du spiritisme.

En 1846, deux jeunes filles de Rochester, en Amérique, les demoiselles Fox, âgées de 13 et de 15 ans, sont assaillies par des esprits frappeurs, avec lesquels elles se mettent résolument en communication, en leur demandant ce qu’ils veulent, et en convenant avec eux de certaines méthodes, à l’aide desquelles elles pourront les comprendre. Des amis s’en mêlent, le succès est complet; des conversations d’un ordre élevé s’engagent, les esprits se montrent ce qu’ils sont, subtils et instruits.

Puis tout se ralentit et s’arrête : comment renouer la conversation avec ces visiteurs inoffensifs et spirituels ? Comment montrer aux incrédules qu’on a été véritablement honorées de la visite des esprits ? On les invoque, on les prie : revenez donc, frappez ici; on désigne le meuble, on le touche : ô merveille, le meuble se remue au contact, c’est lui qui frappe en se soulevant et en laissant retomber son pied. Quand il est rebelle, on s’y met à quatre, à douze ; il finit par répondre. Alors commence la rotation, puis la promenade, puis la danse des tables, des guéridons, des chapeaux, des saladiers, des meubles qu’on touche d’une certaine façon, et leurs réponses intelligentes, parfois pleines de malice, en un rythme convenu, à des questions de toute nature posées verbalement ou par écrit. Le secret est trouvé, et l’œuvre va son train.

Pendant qu’elle marche, les savants des académies, accrochés au premier terme de la question, établissent laborieusement la preuve que cela devait être ainsi, et que le mouvement rotatoire de la table résulte des courants circulaires électriques ou magnétiques développés par une chaîne continue de mains humaines, dont les deux pôles correspondent aux pôles de l’aimantation du globe. Cependant la table s’amuse et se moque d’eux ; elle tourne à sens et à contre-sens, va par bonds et par soubresauts, en droite ligne ou de travers ; elle répond, elle se raille, mais elle a toujours plus de pénétration et d’esprit que ceux qui l’interrogent: la table d’un académicien est constamment plus savante que ses livres, et son chapeau a toujours plus d’esprit que sa tête ; car on fait tourner aussi des chapeaux.

Mais le mode de conversation est lent et embarrassé. Enfin une table plus impatiente et plus avancée que les autres répond en son langage abécédaire : donnez-moi un crayon. On lui attache un crayon au pied, on place une feuille de papier dessous, on la touche, et elle se met à écrire avec netteté les réponses les plus spirituelles aux questions qu’on lui adresse.

Une autre plus avancée encore fait savoir que le crayon écrirait bien tout seul, pourvu qu’on le touchât. On en suspend un par un fil, la pointe posée sur une feuille de papier, on le touche du bout du doigt par en haut, et il écrit du bout de sa pointe avec une vélocité inouïe la réponse à une question qui lui est faite.

Puis le crayon fait savoir qu’il n’a pas besoin de fil, et qu’il vaut mieux que deux doigts le soutiennent, au lieu qu’un seul le touche.

Une main humaine tenant une plume ou un crayon s’étend donc sur le papier, elle est saisie d’un mouvement convulsif, qui ne procède ni des doigts ni du poignet, mais de l’épaule, et elle écrit la réponse à la question posée avec une activité et un mouvement saccadé si étrange, que tout le corps en est agité de la tête aux pieds, et que vous êtes effrayé de le contempler.

Mais c’est peut-être la personne même qui vous répond, et se joue de votre crédulité ? Elle vous répond dans telle langue que vous l’interrogez et qu’elle n’a jamais apprise ; elle vous révèle tels secrets qu’elle n’a jamais connus, elle vous donne telle écriture que vous lui demandez : celle d’un notaire mort il y a trois cents ans, et dont vous avez des actes en portefeuille, de votre neveu mort aux Antilles il y a dix ans, et dont vous avez une lettre dans votre poche ; elle reproduit avec la même promptitude la signature de tel de vos aïeux que vous lui désignez, et qu’elle ne peut connaître ; elle rend avec la même exactitude les locutions proverbiales, les fautes de langage ou d’orthographe du personnage, dont elle entend le nom pour la première fois. Comment douter?

Après avoir constaté de pareils phénomènes de actu et visu, c’est-à-dire en les regardant et en les produisant soi-même ; après les avoir fait constater par un grand nombre de témoins, afin de s’assurer qu’on n’est pas le jouet d’une hallucination, il faut se placer successivement à un double point de vue pour les juger: dans leur production et dans leurs résultats.

En eux-mêmes, ils ne procèdent pas de Dieu, car Dieu est trop sublime et trop saint pour venir ainsi nous amuser et nous divertir, nous révéler miraculeusement l’heure qu’il est à la montre dans la chambre voisine, où nous pouvons aller voir, si cela nous intéresse ; nous apprendre des méchancetés relatives à nos voisins et que nous n’avons pas besoin de savoir; faire de la médisance, de la raillerie, se prêter à nos plus ridicules fantaisies. Non, ce n’est pas Dieu; autrement mon intelligence serait plus grande et plus sainte que lui, car elle le comprend plus grand et plus saint.

Seraient-ce ses anges saints ? Mais, ministres du Dieu Très-Haut, ils ne peuvent faire que ce qui lui plaît, ce qui contribue à sa gloire : il est responsable de leurs œuvres, puisque sa sainteté y est intéressée ; ils ne feront donc ni ce qui est mauvais, ni ce qui est ridicule, ni ce qui est inutile.

C’est donc Satan; ce sont donc les anges de Satan. Pour quelle fin? Nous allons le voir tout à l’heure.

En moins d’un an, l’Amérique fut au courant des tables tournantes ; les merveilles se multiplièrent: des pianos jouèrent sans être touchés, des fantômes apparurent, ils se nommèrent, ils apprirent à se faire évoquer; on évoqua les vivants, les morts, les anges ; mais il y eut, comme dans le magnétisme, des êtres privilégiés auxquels ces esprits de l’autre monde se manifestèrent plus promptement, plus amplement, plus volontiers ; on les appela des médiums. Et comme l’Amérique est divisée en une multitude de sectes religieuses et politiques, on posa une multitude de questions religieuses et politiques aux esprits : ils eurent réponse à tout, mais toujours dans le sens progressiste, qui est celui des bouleversements et des révolutions : tout est à refaire en religion, en morale, en politique ; le monde est à remettre au moule.

On posa aussi des questions indiscrètes, auxquelles il fut fait de perfides réponses, qui amenèrent des assassinats, des suicides, des duels, des haines, mais en nombre effrayant.

Il se fonda trois ou quatre journaux pour recueillir et propager les doctrines des esprits. Un meeting général de tous les spirites d’Amérique se tint à Cleveland le 6 juillet 1852. On appelle spirites ceux qui cultivent cette espèce de science. Qu’est-il résulté du congrès et de tous ces enseignements extranaturels ? Rien d’utile, rien de bon, aucune vérité pratique de quelque ordre que ce puisse être ; en un mot, rien! Jamais esprit n’a appris le moyen d’éviter le moindre accident de chemin de fer ou à guérir un rhume. Non pas que des apparences de guérisons subites n’aient eu lieu un grand nombre de fois, mais comme preuve de la puissance de l’esprit évoqué, et non comme bénéfice pour l’humanité. Satan satisfait son orgueil, mais ne rend point de services. Les esprits frappeurs furent importés en Angleterre, puis en France, en Suisse, dans toute l’Allemagne et en Russie en 1853. Ils firent oublier le magnétisme, et ne débutèrent cependant que par de petites merveilles ; mais ils arrivèrent bientôt à de plus grandes. Les Parisiens s’en engouèrent, comme toujours de toute curiosité ; mais ils furent plus discrets que les Américains sur les questions personnelles. Beaucoup de questions politiques furent posées aux guéridons ; tous répondirent pertinemment, mais, par une espèce de malice, en contrariant toutes les espérances de tous les partis politiques. Il en résulta que chacun se communiquant les réponses de cercle à cercle, elles se trouvèrent en contradiction, et dès lors les guéridons discrédités ne demeurèrent plus qu’un objet de curiosité. On comprit qu’il ne fallait pas s’y fier.

Les socialistes seuls conçurent des espérances à long terme, car les guéridons abondaient dans leur sens, et leur montraient que la société, très mal faite comme elle est, était à refondre depuis la base au sommet; ils dictèrent même à l’un d’eux, membre de l’assemblée législative et porteur d’un nom honoré, tout un plan de reconstitution sociale et de foi religieuse. Le pauvre homme gagna la folie dans son contact avec Satan; des médisants ajoutèrent même qu’il était mort possédé.

Il en fut aussi comme dans les possessions, les guéridons se donnèrent des noms incroyables : l’un s’appela Pamme, un autre se nomma Feu; celui-ci répondit au nom de Lumière, celui-là au nom de Puissance. Les uns furent des anges célestes, les autres des âmes de morts, demandant des prières aux gens pieux, et disant du mal du purgatoire aux gens incrédules. Le même guéridon était le matin une âme pénitente, le soir un ange de lumière, le lendemain l’âme du monde matériel, il n’y en a point d’autre, ou bien une portion intelligente du fluide vital qui anime tout être venant en ce monde. Et nous avons tous vu ces choses, autant que nous avons voulu les voir.

Mais comme la curiosité s’épuise vite à Paris, la science des tables déclinait, lorsque vinrent d’Angleterre et d’Amérique de grands médiums, qui savaient se mettre en communication avec les esprits sans le concours des tables, les faire parler, apparaître, donner des concerts, éclairer spontanément une pièce, entre autres un ou plusieurs M.Hum, soi-disant Américain, et que les salons les plus aristocratiques s’arrachèrent à l’envi et à beaux deniers. Il ou ils obtinrent parfois de beaux résultats, parfois aussi ils tombèrent dans des pièges ridicules ; car on leur en tendit plus d’un, et Satan les abandonna souvent, comme il fait souvent aussi à l’égard de ses meilleurs amis, à leur courte honte. On les surprit à plus d’un escamotage ; d’où les incrédules, toujours empressés de conclure du particulier au général, conclurent qu’il n’y avait rien du tout au-dessous de tout cela. D’autres, au contraire, bien convaincus par de bonnes expériences, comprirent enfin qu’il y avait un autre monde que le monde tangible, revinrent du matérialisme au spiritualisme, mais bien peu encore au christianisme.

De leur côté, les évêques, alarmés de ce qui se passait, avertirent leurs diocésains de l’illusion et du péril, en leur signalant nettement la présence de Satan dans toutes ces manœuvres et révélations prétendues, en opposition avec les pratiques chrétiennes et la foi chrétienne. Les chrétiens pieux et les hommes sages renoncèrent donc aux évocations et aux tables tournantes, les savants également, après que la réalité du phénomène eut été constatée à leurs yeux, et il est impossible de constater autre chose, ou de tirer aucun parti de tout cela.

Mais il se forma des associations de chercheurs, sous le nom de spirites, qui continuèrent et qui continuent encore de s’éclairer à la lumière satanique, la prenant pour la vraie lumière, et l’ajoutant à la lumière évangélique, qu’elle éteint de tout point, sous prétexte de la compléter.

Les esprits et leurs médiums reconstituent l’ancien paganisme dans son état normal; non le paganisme grossier et incroyable d’Hésiode, non le paganisme poétique d’Homère et de Pindare, non le paganisme idolâtrique des peuples du Latium; mais le paganisme mielleux, filandreux et mystique des néoplatoniciens. La Revue spirite est le commentaire perpétuel du traité des Mystères de Jamblique; il n’y a rien de plus, rien de moins : mêmes procédés et moyens d’évocations, mêmes enseignements, mêmes dogmes et même morale ; comme dans Jamblique, on y voit des anges et des archanges, des âmes de héros morts ou vivants, des démons trompeurs, dont il faut se défier, mais pas méchants ; des apparitions sous formes diverses, plus ou moins promptes, plus ou moins lumineuses, suivant la nature des esprits évoqués ; des esprits habitants du ciel, ou de la terre, ou des astres, de formes, de puissance, de caractère variés, comme dans Jamblique, dans Swedenborg, chez les néo-cabalistes.

La spiritualité et l’immortalité de l’âme, mais un avenir indéfini; point de ciel ni d’enfer, des transmigrations, des purifications et des réincarnations successives avant d’arriver au bonheur définitif. — Quel bonheur ? Celui des esprits purs. — En quoi consiste-t-il ? À être esprit pur. — Mais encore, quand on est esprit pur, voit-on Dieu, jouit-on de Dieu? Mais non: on jouit du bonheur des esprits purs.

Ainsi la métempsycose toute pure aussi, voilà le dogme des spirites. Non la métempsycose grossière des Chinois et des Hindous, qui fait redevenir l’homme chien, cheval, canard ou colimaçon, et qui le conduit au ciel des astres en le faisant passer par le corps d’une vache ; mais la métempsycose plus épurée de Pythagore, qui fait revivre un roi dans la condition d’un portefaix, puis d’un enfant rogneux et misérable, avec la chance de revenir en ce monde académicien, philosophe ou monarque, pour se retrouver ensuite l’esclave bossu du méchant Xantippe.

Les spirites ne sont pas des idolâtres ; fi donc ! Ils rechantent au contraire sur tous les tons le beau chapitre de leur maître Jamblique sur la vanité des idoles ; aucun Père de l’Église n’a mieux dit en effet. Mais ils ne connaissent pas Jamblique, ils ne savent pas même s’il y en a un. Ces gens-là ne sont pas savants : ils croient, comme Corneille Agrippa, à la vanité des sciences, mais ils ne connaissent pas son livre et ne sauraient pas le refaire, s’il venait à se perdre ; la révélation leur suffit, ils s’en contentent. Mais entendons-nous : ce n’est pas la révélation de Moïse ou de Jésus-Christ: le peu de souvenirs qui leur en est resté du temps où ils allaient au catéchisme dans leur enfance, ils
se le font nier ou transformer par leurs esprits révélateurs.

Prenons nos exemples dans l’ouvrage capital de cette théologie, donné au public cette année même, sous le titre de Livre des Esprits et le pseudonyme Allan Kardec, de telles œuvres ne se signent pas, le même que le directeur de la Revue spirite, et nous aurons la preuve que ces esprits réputés célestes réduisent tout le christianisme en poussière, nient tout l’Évangile, et relèvent le paganisme.

Livre I, ch. III, p.18, 2e édition :

Où étaient les éléments organiques avant la formation de la terre ? Ils se trouvaient, pour ainsi dire, à l’état de fluide dans l’espace, au milieu des esprits, ou dans d’autres planètes, attendant la création de la terre, pour commencer une nouvelle existence sur un globe nouveau.

L’espèce humaine se trouvait-elle parmi les éléments organiques contenus dans le globe terrestre? — Oui, et elle est venue en son temps ; c’est ce qui a fait dire que l’homme avait été formé du limon de la terre.

L’espèce humaine a-t-elle commencé par un seul homme ? — Non; celui que vous appelez Adam, ne fut ni le premier ni le seul qui peupla la terre.

Est-ce bien là une négation complète et absolue du premier chapitre de la Genèse, négation après laquelle tout le reste s’écroule ? Cependant l’Esprit révélateur prend la peine de démonter encore tout le reste, pièce par pièce. Nous ne le suivrons pas à cette besogne ; simple historien, il nous suffit de l’y montrer. Continuons.

Livre II, ch. VI, p. 108 :

L’âme se réincarne-t-elle immédiatement après sa séparation du corps ? — Quelquefois immédiatement, mais le plus souvent après des intervalles plus ou moins longs. Dans les mondes supérieurs, la réincarnation est presque toujours immédiate ; la matière corporelle étant moins grossière, l’Esprit incarné y jouit presque de toutes ses facultés d’esprit; son état normal est celui de vos somnambules lucides.

Que devient l’âme dans l’intervalle des incarnations ? — Esprit errant, qui aspire après sa nouvelle destinée, il attend.

Quelle peut être la durée de ces intervalles ? — De quelques heures à quelques milliers de siècles. Au reste, il n’y a point, à proprement parler, de limite extrême assignée à l’état errant, qui peut se prolonger fort longtemps, mais qui cependant n’est jamais perpétuel; l’Esprit trouve toujours tôt ou tard à recommencer une existence qui sert à la purification de ses existences précédentes.

Est-ce bien là la négation absolue du ciel et de l’enfer, dogme capital et terme de tout le christianisme, sans lequel il n’a plus aucune raison d’être ?

Et cependant ces énormités sont entremêlées des plus belles maximes du christianisme, d’exhortations aux plus saintes pratiques, la prière, l’adoration d’un Dieu unique, la charité envers le prochain, la chasteté, l’unité du mariage, le respect des enfants envers leurs parents, la justice distributive. «Le Christ vous l’a dit: vouloir pour les autres ce que vous voudriez pour vous-mêmes, » ajoute l’Esprit révélateur (page369).

En suivant les maximes de l’ouvrage, il y a de quoi devenir un saint sur la terre. Mais, en l’absence du ciel et de l’enfer, il n’est pas de raison d’être saint, il n’y a même plus de place pour les saints. Bien mieux vaut suivre ses inclinations ; bien insensé serait celui qui se priverait de quelque chose, puisqu’il n’y a plus de récompense pour la privation volontaire, ni de punition pour la jouissance coupable. Satan sait bien que le dogme supprimé, la morale n’a plus de raison d’être ; c’est pour cela qu’il la montre si belle et la prêche si éloquemment. La dernière évocation spirite qui ait été faite à Paris dans la société la plus spirite de la capitale, a eu lieu depuis quelques jours seulement (nous écrivons ceci le 7 mai 1860), et c’est l’âme du saint et célèbre missionnaire, de l’infatigable apôtre, du spirituel écrivain, du docte théologien, du savant voyageur l’abbé Huc, qui a été évoquée, et elle est venue dire, devinez quoi ? Le saint prêtre, l’apôtre dévoué, l’orthodoxe théologien, a eu grand-peur en mourant; il s’attendait à voir Dieu, mais il n’a rien vu qu’une brillante lumière, une lumière révélatrice toutefois, par le moyen de laquelle il a compris que sa dernière existence n’a été qu’une illusion, plutôt agréable que désagréable à Dieu, parce qu’il agissait de bonne foi; mais enfin la vérité des choses de la vie présente et future n’est pas ce que nous pensons. Ce qu’est la vérité, il ne le dit pas ; il ne dit pas non plus où il est; mais ce n’est ni au ciel, ni en enfer, ni en purgatoire ; il attend sa nouvelle existence, dans laquelle il se propose de profiter de la lumière qu’il a entrevue, pour être plus sage, s’il peut, afin d’arriver de purifications en purifications jusqu’où Dieu l’appelle. Où donc ? Il ne le dit pas, et n’a pas l’air de le savoir.

Et ce sont de bonnes et probes personnes qui acceptent ces choses en place de l’Évangile, ou plutôt comme explication progressive et transcendante de l’Évangile, et, qui plus est, des chrétiens pratiquants et fervents.

Ils nous ont montré avec un saint et profond respect, en même temps que le procès-verbal de cette séance récente, une recommandation magnifiquement écrite et précieusement encadrée, que leur sainte et vénérable mère
est venue leur apporter de l’autre monde, au jour de sa dernière fête : elle s’appelait Marie.

« Mes enfants, est-elle venue leur dire, soyez bons, soyez saints, soyez probes, pieux envers Dieu, justes, charitables et bienfaisants à l’égard de vos semblables. Priez le Seigneur de vous éclairer de ses divines lumières dans les sentiers de la vie ; le bien seul est utile et profitable. »

Que c’est beau, que c’est bien, que c’est admirable et saint! Hélas ! non; c’est un effluve d’enfer, une bave du vieux serpent: la voie de l’erreur, la perte de la foi, et par suite le chemin de la damnation.

Dieu ne vous donnera jamais des lumières demandées de la sorte, cherchée par ces voies. En place de Dieu, ce sera Satan qui se présentera toujours et tiendra devant vous le flambeau. Dieu a établi un autre ordre, il ne s’en départira point: celui de la prière et des sacrements, par l’intermédiaire de son Église et en communion avec elle. Hors de là et des voies de la pure raison, point de lumières ni de salut. Nous disons la pure raison, parce qu’elle suffit, dans l’ordre divin, pour les choses de ce monde, et concourt avec la foi à l’accomplissement des destinées éternelles.

Source : Histoire de Satan

Publié par Napo

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