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L’Émigration à la révolution Française

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L'Émigration à la révolution Française
L'Émigration à la révolution Française
L'Émigration à la révolution Française

Nous parlerons de l’émigration à la révolution Française, comme nous croyons que l’histoire en parlera dans quelques siècles, sans prévention pour les uns, sans ressentiment contre les autres : et, si nous réveillons de douloureux souvenirs, nous espérons ne pas rallumer de haines.

Tous les grands événements, comme tous les personnages célèbres, ont été, parmi les hommes, un signe de contradiction, et souvent un sujet de scandale. L’émigration, l’événement le plus singulier de L’époque la plus mémorable des temps modernes (la Révolution française), a joui plus qu’aucun autre de ce triste privilège.

Jugée par les uns, sur les motifs qui l’ont inspirée, elle a été regardée comme un acte sublime de dévouement et le dernier soupir de l’esprit chevaleresque en Europe.

Jugée par les autres, sur les résultats apparents qui l’ont suivie, elle a été blâmée comme inutile, accusée comme dangereuse ou condamnée comme criminelle.

Nous ne sommes pas de ceux qui rejettent comme un excès tout ce qui est fort et absolu dans les sentiments ou dans la conduite, et qui ne savent se former une opinion qu’en se tenant au milieu de deux opinions opposées ; et nous n’hésitons pas à soutenir que les détracteurs de l’émigration ont toujours ignoré, ou ne se rappellent plus quels étaient, à cette époque, au dedans et au dehors, les projets, les moyens, la fureur des ennemis du trône et de l’autel.

Le jour où les malheureux Berthier, Foulon, Delaunay, premières victimes de la Révolution, furent immolés ; le jour où la demeure du roi fut violée, ses gardes massacrés, sa personne outragée, lui-même traîné à Paris, précédé des horribles trophées de la conjuration, et entouré d’une populace enivrée de fureur et de sang, sans que l’autorité eût pu prévenir de si grands attentats, ou que la justice put ou osât les venger, il n’y eut plus en France ni sûreté, ni sécurité, ni gouvernement, ni justice, ni société, ni patrie ; et l’individu, retombé dans l’état sauvage et insocial, libre de tout devoir envers une société qui l’abandonnait à ses seules forces, rentra sous l’empire de la loi naturelle et primitive de sa propre conservation.

Dès lors, l’émigration fut une nécessité pour les uns, un devoir pour les autres, un droit pour tous. Louis XVI fut perdu, car on ne pouvait respecter le roi, après avoir violé la royauté et les factieux n’osèrent laisser vivre l’homme, après avoir outragé le monarque.

La royauté une fois anéantie, la noblesse ne pouvait subsister : l’action du pouvoir royal cessait avec le pouvoir lui-même, le sacerdoce tombait avec la divinité, et les nobles, dans une monarchie, sont l’action vivante du pouvoir, et comme les prêtres de la royauté.

Il n’était que trop aisé de détruire la famille qui seule exerçait le pouvoir, et dans laquelle il ne faut même compter que les mâles ; mais la noblesse était composée de beaucoup de familles et d’individus de tout âge, de tout sexe, et les sacrificateurs reculaient encore devant le grand nombre de victimes.

Les princes du sang royal avaient dérobé leurs têtes aux secrets et profonds desseins des conspirateurs, qui, disposant d’un peuple égaré et d’un roi captif, tremblants pour eux-mêmes, mais déjà trop avancés pour pouvoir revenir sur leurs pas, poussaient aux derniers excès, provoquaient à la fois la guerre civile et la guerre étrangère, et cherchaient tous les moyens de salut dans toutes les chances de désordre.

La royauté était absente, puisque la volonté du roi était dominée, sa personne captive, et que toutes les défenses de la royauté et tous ses moyens d’action, les conseils, le trésor et l’armée, étaient aux mains de ses ennemis.

La nature de la société a pourvu, dans l’État comme dans la famille, au cas de l’absence, de la minorité, de là captivité, de l’empêchement enfin du pouvoir, en nommant le plus proche parent du roi tuteur de la famille, ou régent de l’Etat.

Saint Louis, Jean, François 1er, avaient été captifs chez les étrangers ; mais là ils étaient des généraux d’armée plutôt que des rois, puisque la royauté existait tout entière en France dans la régence et ses conseils, et que la nation était libre et représentée par un gouvernement légitime, et non envahie et dominée par des factieux.

Ici, c’était tout le contraire : le roi était captif dans ses propres États, et le pouvoir, cet être moral, qui n’est borné ni à un temps, ni à un lieu, qui survit même à la mort naturelle de l’homme roi, et par conséquent à sa mort civile, le pouvoir existait sur une terre étrangère ; il y régnait sur les affections de ceux qui l’avaient suivi et de ceux, en bien plus grand nombre, qui regrettaient de n’avoir pu le suivre ; et, à la vue de l’épouvantable anarchie qui désolait la France, et de ce gouvernement monstrueux de la Convention, qui ne gouvernait que par les massacres, les confiscations et la guerre, la France transplantée aurait pu dire, avec plus de raison que Sertorius :

« Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis. »

Cependant, les violences exercées dans beaucoup de lieux contre la noblesse et les atroces calomnies dont elle était partout l’objet, avaient forcé plusieurs de ses membres à se retirer dans les pays étrangers. Les factieux, habiles à tirer parti des circonstances, et surtout de celles qu’ils avaient fait naître, redoublèrent de désordres et de violences, pour presser l’émigration des propriétaires dont ils dévoraient déjà les biens ; ils la favorisèrent en paraissant l’empêcher, et jugèrent très bien que le moyen de la hâter était de la défendre, et que même le danger que l’on courait en passant la frontière, était pour des Français une tentation de plus.

Les faits subséquents ont prouvé jusqu’à l’évidence cette habile et odieuse machination. Les prêtres qui n’avaient pas voulu émigrer furent entassés sur des vaisseaux, et enfin déportés, parce qu’on n’avait rien à gagner a leur mort ; les nobles, et en général les riches propriétaires qui étaient restés, furent jetés dans des prisons, inscrits, quoique présents, sur la liste des émigrés, ou même vivants sur des listes de morts ; enfin traînés à l’échafaud où ils auraient infailliblement péri jusqu’au dernier, si le 9 thermidor n’était venu mettre un terme aux fureurs de la Convention.

Ceux qui croient que les émigrés auraient dû rester auprès du roi pour le sauver, ignorent sans doute qu’on ne peut sauver un roi malgré lui, que lorsqu’on peut le faire agir, ou du moins le faire parler, qu’une poignée d’hommes, dont un grand nombre étaient même étrangers à la profession militaire. Sans chef connu et accrédité, sans point de ralliement, moyen de s’organiser, sous les yeux toujours ouverts des factieux, si même ils eussent pu, sans obstacle, venir un à un de leurs provinces, n’auraient pas sauvé celui que n’ont pu sauver, le 21 janvier, soixante mille hommes réunis et sous les armes, qui presque tous pleuraient sur la victime et détestaient ses bourreaux.

Les factieux regrettent que les défenseurs de la royauté n’aient pas du moins tenté d’arracher Louis XVI des mains de la Convention ; et, dans leur dépit, ils s’accusent eux-mêmes d’assassinat, pour accuser les autres de défection.

Les émigrés, osent-ils dire dans leurs écrits, auraient dû rester en France pour nous empêcher d’égorger le roi. Il est permis de croire à la sincérité de leurs regrets et facile d’en pénétrer les motifs. Les insensés ! Ils croient qu’il suffit de tuer pour hériter et de ravir pour posséder, et ils ne voient pas que si la Providence n’eût, pour leur propre intérêt, mis un terme à leur frénésie, la France, enivrée de tant de sang innocent et rendue Furieuse par tant de crimes, serait devenue un vaste champ de bataille, ou plutôt un repaire d’animaux féroces qui se seraient tous entre-déchirés pour le partage de ces sanglantes dépouilles.

Le roi, une fois sous la main de la Convention, n’aurait pu être sauvé que par une insurrection générale de la capitale ; mais, à cette époque, il n’y avait que des bataillons appartenant à des sections différentes, animés d’un différent esprit, et plus près de se battre entre eux que de s’accorder. D’ailleurs, une troupe enrégimentée ne connaît de passions que celles de ses chefs connus ou secrets, et elle n’est plus susceptible des mouvements tumultueux, violents, et quelquefois généreux de la multitude.

L’émigration, forcée pour quelques-uns, fut donc légitime pour tous. Le sol n’est pas la patrie de l’homme civilisé ; il n’est pas même celle du sauvage, qui se croit toujours dans sa patrie lorsqu’il emporte avec lui les ossements de ses pères. Le sol n’est la patrie que de l’animal ; et, pour les renards et les ours, la patrie est leur tanière. Pour l’homme en société publique, le sol qu’il cultive n’est pas plus la patrie, que pour l’homme domestique la maison qu’il habite n’est la famille.

L’homme civilisé ne voit la patrie que dans les lois qui régissent la société, dans l’ordre qui y règne, dans les pouvoirs qui la gouvernent, dans la religion qu’on y professe, et pour lui son pays peut n’être pas toujours sa patrie. Je le répète : l’ordre entre les hommes constitue la société, vraie et seule patrie de l’homme civilise ; et la France, à cette horrible époque, livrée à l’anarchie la plus cruelle et la plus extravagante, malgré des formes extérieures de gouvernement, était une société, comme les illusions du Panorama sont une contrée.

L’émigration fut noble et généreuse dans ses motifs : et où pouvaient être ailleurs que dans leur conscience et dans le sentiment de l’honneur et du devoir, même avec les chances de succès les plus heureuses, des compensations suffisantes aux sacrifices que faisaient des pères de famille de toute condition, qui, se bannissant volontairement de leur pays, inconnus la plupart à ceux qu’ils allaient servir, et ne leur demandant rien, livraient leurs familles et leurs fortunes à la merci de la Révolution, et les plaçaient ainsi, et se plaçaient eux-mêmes sous le terrible anathème du malheur réservé aux vaincus ?

Sans doute les motifs ne furent pas tous désintéressés et la conduite de tous les bannis ne fut pas toujours digne d’une si belle cause. Mais s’il est permis de reprocher à quelques-uns des fautes que l’extrême jeunesse, l’oisiveté, la licence d’une vie errante et guerrière, la misère, et à la fin le désespoir peuvent excuser ; il est juste de reconnaître que le plus grand nombre d’entre eux, et dans le sexe le moins préparé à l’adversité, et dans les conditions les moins accoutumées aux privations, ont donné les plus grands exemples de fermeté, de résignation, de patience, et qu’ils ont honoré, par leurs vertus, le nom français que leurs compatriotes illustraient par leurs victoires.

Et qu’on ne dise pas que les émigrés ont porté les armes contre leur patrie, quand ils n’étaient armés que pour y rétablir la société envahie par la Constituante et anéantie par la Convention : ils étaient armés pour délivrer la France, pour venger la royauté, là religion, l’humanité outragées, pour repousser de l’Europe qui les a abandonnés dans cette noble lutte, cette épouvantable frénésie révolutionnaire qui menace de n’y plus laisser rien de ce qui fait l’honneur, la force et les douceurs de la civilisation.

Et certes on a pu juger combien peu les intérêts personnels avaient inspiré cette généreuse résolution. La plupart des émigrés sont rentrés, ils ont vécu au milieu de leurs persécuteurs, et je ne sais si l’on a cité un seul trait de cette soif de vengeance dont la calomnie les avait si gratuitement accusés.

Enfin l’émigration, funeste aux particuliers, n’a pas été inutile à la société et peut être en sera-t-il un jour de l’émigration comme des croisades, que la prévention a longtemps jugées sur des faits isolés et particuliers, et que la raison mieux instruite commence à juger sur de grands motifs et des résultats généraux.

L’émigration a sauvé les restes précieux de la famille royale, et avec eux la France et l’Europe. C’est la crainte du retour des Bourbons qui a précipité Bonaparte dans les guerres désastreuses qui ont décidé sa chute ; c’étaient les Bourbons qu’il poursuivait en Égypte et en Espagne, à Vienne et à Moscou, et il les a cherchés jusqu’à ce qu’il les ait trouvés ; c’est l’espoir de les voir remonter au trône qui a nourri dans le cœur des Français ces sentiments dont l’explosion unanime a si puissamment hâté la restauration.

La fuite chez l’étranger de tant de familles de toute condition, de membres du clergé et des tribunaux, des plus riches propriétaires et du plus grand nombre des officiers de l’armée, a rempli l’Europe d’étonnement et d’épouvante ; et à la vue de circonstances si extraordinaires et de malheurs si grands et si nouveaux, elle a pu juger le danger d’une révolution qui commençait sous de tels auspices.

Heureuse si, avertie par les événements, et plus éclairée sur ses vrais intérêts, elle eût pris dès lors des mesures efficaces pour arrêter les progrès de l’incendie, et en prévenir les suites ! Cependant, les biens des émigrés, et plus tard ceux des condamnés, furent séquestrés, confisqués et vendus, comme l’avaient été, sous l’Assemblée constituante, les biens publics, dotation antique et nécessaire de la religion, de la royauté, de la charité publique. Ancienneté de possession, hypothèques des créanciers, dots des femmes, légitimes des enfants, partages de famille, tous ces motifs, qu’on fait valoir aujourd’hui en faveur des nouveaux possesseurs, ne furent pas même allégués dans l’intérêt des anciens propriétaires ; on vendit, ou plutôt on donna les biens de ceux qui étaient morts ; la nation dépouilla la veuve et l’orphelin ; elle partagea avec le testateur avant la mort de ses héritiers, ou déshérita l’enfant avant sa naissance.

Le code des lois sur l’émigration est le monument le plus curieux et le plus décisif du progrès des lumières, et jamais, chez aucun peuple, on ne porta plus loin le luxe de la cruauté et la science de l’injustice. Enfin, martyrs de leur fidélité aux lois fondamentales du royaume, les émigrés ont scellé de leurs fortunes et par conséquent de l’existence politique de leurs familles, le nouveau pacte qui a rendu aux Français leur roi légitime : et, lorsque tant d’autres demandent publiquement des rangs et des honneurs, heureux du bonheur de la France, ils se résignent sans murmurer, ils ne réclament rien de ce qu’ils ont perdu, ils ne le réclameront jamais et ils demandent seulement que leurs biens, qui ont fait tant d’amis à la Révolution, ne fassent plus des ennemis au roi : et que l’État puisse enfin recueillir le fruit qu’il a espéré de la ruine de tant de familles.

La postérité, qui reçoit l’appel des malheureux, prononcera entre les Français et les Français ; elle s’étonnera peut-être de trouver tant de cupidité avec tant de philosophie, tant de dureté avec tant de philanthropie, tant d’injustice avec tant de moralité ; elle se demandera si, lorsqu’il n’y avait en France ni bienfaisance ni sensibilité, et qu’il n’y avait que de la religion et de la charité chrétiennes, il se serait trouvé, même dans les siècles de barbarie, parmi tous ces enfants d’une même mère, tant de voix pour accuser, et tant de mains pour envahir.

Il reste aux émigrés le triste et fier honneur de leur dévouement et de leurs sacrifices et la consolation de pouvoir dire comme l’orateur romain placé dans les mêmes circonstances et rendant compte à Aulus Torquatus des motifs qui l’avaient engagé à quitter l’Italie pour aller auprès de Pompée se réunir à la noblesse romaine :

« Nee enim nos arbitror victoriae praemiis ductos, patriam olim et liberos et fortunas reliquisse, sed quoddum nobis officium, justun et pium et debitum reipublicae nostraeque dignitati videbamur sequi. »

« Ce n’est pas dans le dessein de mettre à profit la victoire que nous avons abandonné notre pays, nos enfants et nos biens, mais dans la persuasion que nous remplissions envers la patrie un devoir sacré, indispensable, et qui nous était imposé par le rang honorable que nous occupions dans l’État. »

Source :  Louis de Bonald vicomte de 1754 à 1840 : Considérations sur la Révolution Française.

Publié par Napo

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