Nous sommes heureux de présenter la traduction de cet article érudit rédigé par le Supérieur de l’Institut Mater Boni Consilii, Don Francesco Ricossa. Cet article a été publié dans les pages de la revue Sodalitium n°60, organe officiel du Centre Librario Sodalitium. [RS] Don Francesco Ricossa [Source : Sodalitium n°60, pp. 5-37]
[URL : https://associazione-legittimista-italica.blogspot.com/2016/01/il-cardinal-rampolla-era-massone.html]
Sommaire :
– Infiltrations maçonniques dans l’Église
– Quand une prétendue affiliation maçonnique est en réalité une légende calomnieuse
– L’initiation maçonnique du cardinal Rampolla : état actuel de cette thèse
– Premier argument : le veto d’exclusion de l’Empereur lors du Conclave de 1903 contre le Cardinal Rampolla
– Deuxième et troisième arguments : les témoignages d’un prêtre et d’un évêque français, recueillis par Félix Lacointa
– Quatrième argument : la revue *The Equinox* prouverait que Rampolla faisait partie de l’Ordo Templi Orientis (O.T.O.) du mage Aleister Crowley (la « Grande Bête 666 »)
– Cinquième argument : le dossier de Mgr Jouin cité par le Marquis de la Franquerie
– Sixième et dernier argument : la politique du cardinal Rampolla del Tindaro et de son « école »
– Notes
Mariano Rampolla del Tindaro (1843-1913) était nonce apostolique en Espagne lorsque Léon XIII le créa cardinal et le nomma son Secrétaire d’État (1887) ; le cardinal Rampolla occupa ce poste délicat jusqu’à la mort de Léon XIII, survenue en 1903. Lors du conclave qui s’ouvrit après la mort du Pontife, l’Empereur d’Autriche François-Joseph opposa son veto, par l’intermédiaire du cardinal archevêque de Cracovie, Puzyna, à l’élection du cardinal Rampolla au trône pontifical. Sous le pontificat de saint Pie X, n’étant plus Secrétaire d’État (il fut remplacé par le cardinal Merry del Val), Rampolla continua d’exercer ses fonctions dans les diverses congrégations romaines dont il était membre (notamment comme secrétaire de la congrégation du Saint-Office). Il était considéré comme un possible successeur de saint Pie X, mais il mourut moins d’un an avant le saint Pontife. Ce fut Mgr Della Chiesa, disciple et collaborateur privilégié du cardinal Rampolla, qui fut élu sous le nom de Benoît XV (1).
Dans les milieux dits « traditionalistes » (2), il est communément admis, presque comme une certitude historique incontestable, que le cardinal Rampolla était en réalité affilié à la franc-maçonnerie. Dans cet article, je me demande si cette opinion est fondée, sur quels arguments et documents elle peut éventuellement s’appuyer, pour ensuite montrer quel fut, à mon avis, le véritable tort de l’« école » du cardinal Rampolla, particulièrement durant et après le pontificat de saint Pie X. Cet article s’inscrit dans la parfaite continuité de ce que *Sodalitium* a déjà écrit à d’autres occasions (par exemple, n°19/1989, éd. française, pp. 30-44 ; n°49/1999, éditorial), preuve que notre revue suit avec cohérence et sérieux une ligne d’équilibre dans une matière aussi importante que délicate, celle des infiltrations maçonniques dans l’Église.
Infiltrations maçonniques dans l’Église
Il n’est certainement pas irrespectueux de poser une telle question au sujet d’un Prince de l’Église, tel que fut, sans aucun doute, le cardinal Rampolla. Dans un numéro précédent de *Sodalitium*, j’ai déjà eu l’occasion de rappeler les événements qui influencèrent plusieurs conclaves du XVIe siècle, lorsque l’hérésie vaudoise influença plus ou moins de nombreux cardinaux (parmi les plus connus, le cardinal Pole et le cardinal Morone), qui manquèrent de peu d’être élus au pontificat. C’est précisément dans ce contexte que le Pape Paul IV (qui avait emprisonné le cardinal Morone pour hérésie et qui prévoyait un possible acquittement sous un pontificat ultérieur, ce qui arriva effectivement) promulgua en 1559 la célèbre bulle *Cum ex apostolatus* (cf. *Sodalitium*, n°14) dans l’intention d’empêcher, lors d’un futur conclave, l’élection du cardinal Morone ou d’autres suspects d’hérésie.
Une caractéristique intéressante de l’hérésie de Juan Valdés, marrane espagnol, est qu’elle postulait la nécessité du « nicodémisme », c’est-à-dire de rester au sein de l’Église en dissimulant autant que possible ses positions, pour en opérer la réforme de l’intérieur. Le modernisme, quatre siècles plus tard, adoptera le même modus operandi. Après la fondation de la franc-maçonnerie moderne (Londres, 1717), de nombreux prélats, y compris de hauts prélats, s’affilièrent à la secte, malgré la condamnation et l’excommunication prononcées par les Souverains Pontifes Clément XII (*In eminenti*, 1738) et Benoît XIV (*Providas*, 1751).
Par la suite, la presse catholique n’a jamais manqué de dénoncer ce que le prêtre Emmanuel Barbier appellera, dans le titre éponyme d’un ouvrage salué par l’épiscopat catholique, les « infiltrations maçonniques dans l’Église ». Je me limite ici à rappeler quelques écrits et faits documentés parmi les plus connus. En 1859, Jacques Crétineau-Joly (1803-1875) publia, avec un bref de félicitation de Pie IX, son ouvrage *L’Église romaine face à la Révolution*. Cet ouvrage est le fruit de nombreuses recherches archivistiques entreprises à la demande des Souverains Pontifes Grégoire XVI et Pie IX. Il y publie notamment des documents de l’Alta Vendita dans lesquels était exposé un projet d’infiltration du clergé catholique par la franc-maçonnerie, visant à rallier à sa cause jusqu’au Siège de Pierre :
« Nous devons parvenir (…) au triomphe de l’idée révolutionnaire par un Pape ».
« Ce que nous devons demander, ce que nous devons chercher et attendre, comme les Juifs attendent le Messie, c’est un Pape selon nos besoins ».
Pour prêcher une « révolution en tiare et en chape », il faut tendre des « filets au fond des sacristies, des séminaires et des couvents ».
En 1904, Mgr Henri Delassus (1836-1921) publia *Le problème de l’heure présente*, avec l’approbation de nombreux évêques et du cardinal Secrétaire d’État de Pie X, Merry del Val. Dans cet ouvrage, l’auteur reprenait le thème de Crétineau-Joly (tome I, chapitres XXII-XXIV), qualifiant cette tentative d’infiltration, même sur le Siège de Pierre, de « suprême attentat » contre l’Église. En 1910, le prêtre Emmanuel Barbier (1851-1925) publia, avec l’encouragement de six archevêques et évêques français, son ouvrage *Les infiltrations maçonniques dans l’Église*. Ce sont les années de l’hérésie moderniste condamnée par saint Pie X, et Barbier rapporte notamment des passages troublants du livre d’Antonio Fogazzaro, *Il Santo*, mis à l’Index en 1906. Ce « saint » des modernistes, qui porte le nom de Benoît, propose une révolution générale de l’Église depuis son intérieur.
« Voici – ainsi parle Giovanni Selva, un personnage du roman – nous sommes un certain nombre de catholiques, en Italie et ailleurs, ecclésiastiques et laïcs, qui désirons une réforme de l’Église. Nous la désirons sans rébellion, opérée par l’autorité légitime. Nous désirons des réformes dans l’enseignement religieux, des réformes dans le culte, des réformes dans la discipline du clergé, des réformes également dans le gouvernement suprême de l’Église. À cette fin, nous devons créer une opinion qui conduise l’autorité légitime à agir selon notre point de vue, même si cela prend vingt, trente ou cinquante ans » (il leur en fallut soixante…). Cette conventicule, pour Fogazzaro, devait être secrète, une « franc-maçonnerie catholique » (3).
À ceux qui craignaient que le Pape ne repêche ces poissons cachés pour les mettre à la poêle, on répondait que lorsque la pêche ferait remonter à la surface « des laïcs importants, des prêtres, des moines, des évêques, peut-être des cardinaux », le pêcheur, effrayé, laisserait retomber l’hameçon et ses proies dans la mer. La situation était particulièrement délicate en France, où en 1905, le gouvernement de la Troisième République, étroitement contrôlé par la franc-maçonnerie, avait déclaré la séparation entre l’État et l’Église et dénoncé unilatéralement le concordat de 1801. Peu de gens savent que le prétexte et l’occasion de cette mesure furent donnés par la destitution (1904) de Mgr Albert Léon Marie Le Nordez (1844-1922) de son siège épiscopal de Dijon, car il était soupçonné d’être affilié à la franc-maçonnerie, au point que ses séminaristes refusaient de recevoir les ordres sacrés de ses mains.
La mort de saint Pie X (1914) et la Première Guerre mondiale provoquèrent un profond changement, non seulement dans la société temporelle, mais aussi dans l’Église. Au déclin des catholiques intégraux, qui portaient haut le drapeau de la lutte contre le modernisme et la franc-maçonnerie, répondit la renaissance d’un néo-modernisme, par définition insidieux, dans les domaines biblique, œcuménique, liturgique et social, à partir des années 1920. Même vis-à-vis de la franc-maçonnerie, un lent mais constant progrès d’infiltration sectaire commença, à travers des discussions et des rencontres entre des membres du clergé (surtout jésuites) et des loges ; ce dialogue aboutira, le 25 janvier 1983, date de la « promulgation » du nouveau code de droit canonique par Jean-Paul II, à la suppression de l’excommunication des francs-maçons prévue par le canon 2335 de l’ancien code.
Les travaux consacrés au « dialogue » avec la franc-maçonnerie sont nombreux, tant du côté « catholique » que du côté maçonnique ; il suffit ici de citer les très connus *Les grandes concordances entre Église et franc-maçonnerie* (Nardini, 1987) et *Église et franc-maçonnerie. Un ADN commun* (Nardini, 1999) du prêtre paulinien Rosario Esposito, où l’on trouvera une abondante matière et une riche bibliographie à ce sujet ; des mises en garde n’ont pas manqué non plus, dès l’époque du Concile, par exemple dans les écrits de Pierre Virion et Léon de Poncins (4). Je me limite ici à résumer des faits bien connus. Le dialogue entre certains membres du clergé catholique et des dignitaires de la secte maçonnique commença dès avant le Concile Vatican II. Rappelons seulement les cas les plus notoires et importants : en 1928, le jésuite père Gruber ouvrit le dialogue avec le dignitaire maçonnique Ossian Lang ; dans les années 1930, le jésuite français Berteloot avec la Grande Loge de France (A. Lantoine) ; le père Berteloot mit en contact le nonce Angelo Giuseppe Roncalli avec le baron Yves Marsaudon, à qui Mgr Roncalli dit de rester dans la franc-maçonnerie ; en 1952, le cardinal Innitzer, archevêque de Vienne, reçut Bernard Scheichelbauer, Grand Maître de la Grande Loge de Vienne.
Le Concile Vatican II marqua, dans ce domaine également, un tournant décisif par rapport au passé. Il convient tout d’abord de rappeler les relations entre la loge juive du B’nai B’rith et Jean XXIII. Jules Marx Isaac, membre du B’nai B’rith, obtint de Jean XXIII un engagement à revoir la position catholique sur les relations avec le judaïsme (cf. *Sodalitium*, nn. 40 et 41). Jean XXIII confia au cardinal Bea, placé à la tête du secrétariat pour l’union des chrétiens (cf. *Sodalitium*, n. 38), les relations avec la puissante franc-maçonnerie juive ; la déclaration conciliaire *Nostra Aetate* (28 octobre 1965) fut le fruit (initial) de cette collaboration.
Depuis lors, le B’nai B’rith est régulièrement reçu au Vatican (y compris par Benoît XVI Ratzinger). Dans ses entretiens avec le nonce Roncalli, le « frère » Marsaudon avait demandé l’abolition de la discipline ecclésiastique contre la crémation : la demande fut immédiatement exaucée par Paul VI en 1963. Pendant le Concile, l’évêque de Cuernavaca, au Mexique, Sergio Mendez Arceo, demanda la modification de la discipline ecclésiastique sur la franc-maçonnerie.
« … Les déclarations *Dignitatis humanae* et *Nostra Aetate*, approuvées par le Concile œcuménique Vatican II – écrit Roberto Fabiani, lui aussi franc-maçon – avaient été élaborées par des prélats qui fréquentaient des loges maçonniques. Oui, car le fait que des dignitaires de l’Église catholique siégeaient dans les temples de la libre maçonnerie n’était ni une légende ni un sujet pour libellistes, comme beaucoup le croyaient ou l’espéraient, mais répondait à une pure vérité. Et parmi ces prélats maçons, le plus prestigieux avait la stature, la dimension culturelle et l’ouverture d’esprit du cardinal Franziskus König, archevêque de Vienne » (5), figure de premier plan du Concile lui-même.
Les années 1960 et 1970 virent se développer, dans le climat post-conciliaire, de très nombreux échanges entre ecclésiastiques et dignitaires maçonniques. Le père Esposito mentionne le cas de pas moins de onze cardinaux : Cushing, Cooke, Cody, König (dont on parle d’une initiation maçonnique dans la Loge Justice et Liberté de l’Orient de Rome, dans l’obédience de la Piazza del Gesù) (6), Etchegaray, Alfrink, Feltin, Marty, Krol, Brandão Videla et Lorscheider ; les évêques furent bien plus nombreux, certains d’entre eux (par exemple Pézéril, Joyce, Pursley) prirent la parole en loge, tandis que Brandão Videla y célébra même la « messe » et fut honoré (tout comme le cardinal Arns) d’une haute distinction par la loge !
Dans le dialogue avec la franc-maçonnerie, certains prêtres se distinguèrent, qui, selon Esposito, avaient un accès facile à Paul VI, comme le jésuite père Riquet et le salésien don Miano, du Secrétariat pour les non-croyants, dirigé précisément par le cardinal König. Ce dialogue aboutit également à certaines décisions officielles autorisant, dans des cas particuliers, la double appartenance à l’Église catholique et à la franc-maçonnerie. Le premier document à cet égard est la décision de la Conférence épiscopale scandinavo-baltique d’octobre 1966. En février 1968, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, dirigée par le cardinal Seper, lança une enquête auprès de l’épiscopat catholique en vue d’une révision de la discipline sur la franc-maçonnerie. Treize conférences épiscopales répondirent, toutes globalement favorables à cette révision ; les prescriptions du code de droit canonique étaient d’ailleurs déjà totalement ignorées, répondit au cardinal Seper le cardinal König lui-même, qui prépara sa réponse en collaboration avec le haut dignitaire maçonnique autrichien Kurt Baresch (textes et histoire in Esposito, *Église et franc-maçonnerie. Un ADN commun*, pp. 204-218).
Le secrétariat pour les non-croyants, dirigé par le cardinal König, entreprit alors un dialogue officiel confié au secrétaire, le salésien don Vincenzo Miano, et à deux experts, le père Caprile SJ et le père Esposito SSP : les « Conversations catholico-maçonniques de Rome et Ariccia », tenues avec les maçons Gamberini, Ascarelli et Comba, se prolongèrent de 1969 à 1977. Entre-temps, la lettre du cardinal Seper, de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, au cardinal Krol, président de la Conférence épiscopale nord-américaine, datée du 19 juillet 1974, consacra l’ouverture et le changement, de fait, de la loi de l’Église, en admettant la double appartenance à l’Église et à la franc-maçonnerie, bien que dans des circonstances précises. Cette lettre libératrice du cardinal Seper eut des répercussions dans diverses conférences épiscopales qui l’appliquèrent à leurs pays respectifs : de celle de l’Angleterre et du Pays de Galles (1974) à celles du Brésil (1975) et de Saint-Domingue (1976). L’aboutissement de ce dialogue fut le nouveau Code de droit canonique (25 janvier 1983), qui « abroge » l’excommunication des francs-maçons prononcée par Clément XII en 1738 et renouvelée, jusqu’alors, par tous ses successeurs.
Le scandale provoqué par la suppression de l’excommunication et par les rencontres mentionnées ci-dessus suscita toutefois une réaction partielle dès 1980 (déclaration de la conférence épiscopale allemande contre la double appartenance), qui aboutit à l’intervention de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (cardinal Ratzinger) du 26 novembre 1983, dans laquelle il est affirmé que, bien que l’excommunication ait cessé, l’interdiction d’affiliation à la franc-maçonnerie demeure, et que les maçons ne peuvent donc pas accéder à la sainte communion. Entre-temps, que s’était-il passé ? Il n’est pas exclu que le scandale causé par les dénonciations de nombreux journaux (comme le quinzomadaire antimoderniste *Sì sì no no*, dirigé par don Francesco Putti, ou la fameuse liste Pecorelli, publiée par ce même journaliste maçonnique, assassiné par la suite, dans le numéro du 12 septembre 1978 de sa revue *Osservatore Politico*) d’affiliation à la franc-maçonnerie de nombreux ecclésiastiques connus, comme les cardinaux Baggio, Pellegrino, Marchisano, Poletti et Villot (ces deux derniers ont démenti), ainsi que de Mgr Bugnini, principal auteur de la réforme liturgique, éloigné ensuite de la Curie romaine et envoyé en « exil » à la nonciature en Iran (7), ait influencé ce revirement partiel de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.
Le scandale de la loge maçonnique P2 de Licio Gelli eut encore plus d’impact. En effet, la loge P2 comptait parmi ses membres d’importants représentants de la finance « catholique », tels les banquiers Calvi et Sindona (tous deux poursuivis par la justice et morts tragiquement dans des circonstances mystérieuses), ainsi que l’ami proche et collaborateur du cardinal Lercaro, Umberto Ortolani ; tout cela impliqua dans les enquêtes des juges italiens l’Institut pour les Œuvres de Religion (IOR) du Vatican et son président, l’évêque Mgr Marcinkus (8). Les affaires de la loge P2 remirent à l’ordre du jour les questions liées à l’affiliation de prélats catholiques à la franc-maçonnerie : un « problème épineux », pour reprendre les mots du père Esposito dans le chapitre X (*Le clergé maçon*) de son ouvrage déjà cité, *Les grandes concordances entre Église et franc-maçonnerie*.
Selon Esposito, qui cite une abondante bibliographie, les affiliations de certains cardinaux (De Bernis, Delci (9), de Rohan, von Trautmansdorf-Vysberg et Brancaforte, tous du XVIIIe siècle) et d’une cinquantaine d’évêques et archevêques, pour la plupart datant de temps reculés, seraient documentées… ce qui n’exclut pas des affiliations plus récentes, que le maçonnologue et maçonnophile père Esposito préfère ne pas révéler. À la mort de Paul VI, cependant, la situation était telle que le grand maître du Grand Orient d’Italie, Giordano Gamberini (occasionnellement aussi vaudois et « évêque » gnostique), écrivit à propos de Paul VI dans la *Rivista Massonica* (juillet 1978) :
« Pour nous, c’est la mort de celui qui a fait tomber la condamnation de Clément XII et de ses successeurs. C’est la première fois – dans l’histoire de la franc-maçonnerie moderne – que le chef de la plus grande religion occidentale meurt sans être en état d’hostilité avec les maçons. Et pour la première fois dans l’histoire, les maçons peuvent rendre hommage au tombeau d’un Pape, sans ambiguïté ni contradiction ».
Pour le père Esposito, qui répondit à Gamberini dans le numéro d’août de la *Rivista Massonica*, « Il [Paul VI] aurait apprécié » l’hommage du Grand Maître. « Aucun geste n’exigeait plus de courage – écrit encore le prêtre paulinien – que celui qui devait sous-tendre la réforme – le renversement – des rapports entre l’Église catholique et la franc-maçonnerie ». Ce renversement était apparemment prévu de longue date :
« Le dominicain P. Felix A. Morlion, très connu comme fondateur de l’Université internationale ‘Pro Deo’ [aujourd’hui LUISS, nda] et des activités connexes, (…) me confiait un jour avoir parlé avec Mgr G.B. Montini, alors, des rapports désastreux existant entre l’Église et la franc-maçonnerie. Montini lui dit :
‘Une génération ne passera pas, et la paix sera faite entre les deux sociétés’.
Cet épisode a déjà été mentionné par moi, sans nommer le Pontife, dans un article publié dans *Vita Pastorale* en décembre 1974. Maintenant que le Pontife est décédé, il n’y a plus de raison de maintenir le secret. Et la prédiction – je dirais presque : la décision – s’est pleinement réalisée ; la rencontre avec Morlion n’a pas dû avoir lieu avant 1948-1950 ; la lettre du Saint-Office au cardinal Krol est datée du 19 juillet 1974, respectant ainsi pleinement les délais d’une génération ».
Ce qui précède vise à démontrer que, malgré environ 3 500 documents pontificaux condamnant la franc-maçonnerie (selon le décompte du père Esposito), il n’a jamais manqué, et il ne manque pas aujourd’hui, d’ecclésiastiques infortunés qui, comme Judas, trahissent le Christ et l’Église en s’affiliant à la franc-maçonnerie ou en favorisant ses desseins. Plus encore : après Vatican II, on peut en arriver à parler d’une concordance entre la franc-maçonnerie et l’Église catholique, ou plutôt : entre la franc-maçonnerie et les modernistes infiltrés dans l’Église catholique. Le père Ferrer Benimeli, par exemple, citant la condamnation de la franc-maçonnerie voulue par Léon XIII, selon laquelle elle « travaille avec acharnement à annuler dans la société toute influence du magistère et de l’autorité de l’Église et, à cet effet, propage et exige la séparation entre l’État et l’Église », commente : « aujourd’hui, c’est le Vatican qui prône cette même séparation entre l’État et l’Église… » (cité dans Esposito, *Église et franc-maçonnerie…*, p. 170).
Et le père Esposito conclut, pour ainsi dire, en écrivant :
« Le 27 octobre 1986, Jean-Paul II invite à Assise les chefs suprêmes de nombreuses religions. Tous prient pour la paix, chacun restant dans sa propre religion et priant avec ses propres formules. L’esprit d’Assise, qui s’était déjà exprimé à de nombreuses reprises, bien que de manière moins solennelle et publique, a ensuite accompli de nombreux autres pas. La franc-maçonnerie a été instituée précisément pour instaurer cet esprit et l’a codifié dès le premier jour de son existence. Dès lors, dans les loges, se réunissent des hommes de toutes religions, qui s’interdisent de parler de ce sujet. À Assise, les hiérarques de toutes les religions priaient et parlaient non pas de religion, un thème qui les aurait divisés et opposés, mais de paix ; en loge, les frères parlent et prient pour la même chose, ou pour le perfectionnement de l’homme, pour le développement global, pour la bienfaisance, la philanthropie. C’est de la tolérance, non de l’indifférentisme religieux, ni du syncrétisme religieux. Il y aura des mal-pensants ou des scandalisés, mais qu’ils réalisent au moins qu’ils se placent du côté de Mgr Lefebvre et non du Concile ou du Pape Wojtyła » (ibidem, pp. 12-13).
S’il en est ainsi, il n’est même pas nécessaire de s’affilier à la franc-maçonnerie, car suivre le néo-modernisme transforme un baptisé en un frère « trois points ». On n’a pas atteint en un instant la transformation (plus ou moins inaperçue) de presque tout le clergé et le laïcat catholique en une grande loge maçonnique. On peut donc légitimement supposer que de nombreuses infiltrations de la secte maçonnique ont eu lieu parmi le clergé catholique ; mais cette supposition est encore loin de constituer une démonstration de l’affiliation à la secte du cardinal Rampolla, ou de tout autre ecclésiastique…
Quand une prétendue affiliation maçonnique est en réalité une légende calomnieuse
Il ne suffit pas, en effet, d’une rumeur, d’un écrit, d’une affirmation sur l’affiliation maçonnique d’un prélat, prêtre, évêque ou pape, pour que cette rumeur puisse être considérée comme certaine, ou même seulement probable et non infondée. L’histoire nous offre de nombreux exemples de légendes calomnieuses contre des champions de la cause catholique, faussement accusés d’appartenir à la franc-maçonnerie. L’un des cas les plus célèbres est certainement celui du Pape Benoît XIV (Prospero Lambertini), qui renouvela l’excommunication de Clément XII contre la franc-maçonnerie et intervint auprès du Roi de Naples, Charles III, pour qu’il interdise et éradique la secte dans son royaume.
Pourtant, les hommages hypocrites de Voltaire, Swedenborg et Walpole au Pontife, ainsi que les rumeurs sur la Loge romaine recueillies par le théologien protestant et maçon Münster, valurent au Pape l’humiliation d’être soupçonné d’être lui-même maçon, ce qui le poussa, entre autres, à renouveler l’excommunication contre ses calomniateurs. Mais son zèle anti-maçonnique ne suffit pas à contrer le préjugé, si bien qu’en 1911 – comme l’écrit Francovich – le père Duchaine entérinait la fausse nouvelle de l’initiation de Lambertini (10), et en 1961, le frère Lesaint la répandait – comme le rapporte Coston – dans la revue *Pax* (11).
La légende concernant Pie IX est tout aussi tenace. Ce grand et saint Pontife, qui condamna la franc-maçonnerie dans au moins 28 documents importants, fut accusé d’être lui-même maçon, et cette calomnie persiste encore aujourd’hui, car le *Dictionnaire des Francs-Maçons européens*, publié en 2005, le compte parmi les « frères » de la Loge Éternelle Chaîne de l’Orient de Palerme dès 1839, et trouve une confirmation dans le fait que « son appartenance à la franc-maçonnerie fut révélée à la tribune de l’Assemblée nationale, à Paris, par le frère Charles Floquet » (12).
La source non citée du dictionnaire est un article d’un certain Caubet, publié en décembre 1865 dans la revue *Le Monde maçonnique*. Cette même revue affirmait, en 1868, que Pie IX avait été initié à Philadelphie, aux États-Unis, en 1823. Malheureusement, Mgr Mastai Ferretti n’avait jamais visité ce pays… En 1878, une autre revue maçonnique, *La Chaîne d’union*, présente même le témoignage d’un « témoin oculaire », le parrain même de l’initiation de Mastai, qui, cette fois, aurait eu lieu en 1811, à Thionville ! En 1924, une revue maçonnique française et un livre imprimé à Rome reprennent la calomnie.
Yves Chiron, dans une étude consacrée à la question (13), écrit que « aujourd’hui, aucun maçon ne soutient plus cette thèse » et joint en témoignage une lettre du bibliothécaire du Grand Orient de France du 30 mai 1995 : dix ans plus tard, le Dictionnaire de la Grande Loge ressuscitera pourtant la rumeur. Cette rumeur, je le rappelle en passant, touche également, je ne sais si avec plus de fondement, le Secrétaire d’État de Pie IX, le cardinal Antonelli (1806-1876), qui fut pourtant « l’ami très dévoué de saint Jean Bosco » et, naturellement, « intime » de Pie IX, dont il fut le fidèle serviteur tout au long de son pontificat, jusqu’à sa mort (selon l’*Encyclopédie Catholique*) (14). Même la glorieuse figure du cardinal Ottaviani n’a pas été épargnée. Le dernier secrétaire du Saint-Office, celui qui s’opposa au Concile aux nouveautés modernistes, celui qui signa le *Bref examen critique du Novus Ordo Missae*, aurait été maçon, du moins selon les insinuations, peu crédibles, du vénérable de la célèbre Loge P2 du Grand Orient d’Italie, Licio Gelli (15).
Les faits documentés (et Gelli l’admet) montrent plutôt l’amitié intime entre le cardinal Lercaro, figure de proue du progressisme conciliaire et artisan de la réforme liturgique, avec le bras droit de Gelli, Umberto Ortolani, et pourtant, même le nom d’Ottaviani n’est pas épargné ! Faut-il donner du crédit aux insinuations d’un maçon, alors que le diable est le père du mensonge ? En cela, Gelli (encore vivant) est le digne héritier de la *Rivista della Massoneria italiana*, qui publia, en deux parties, le 1er août 1892 et en juin-juillet 1895, des listes d’ecclésiastiques maçons. « Les deux listes n’ont pas les caractéristiques de la rigueur », écrit le père Esposito.
« Le tort de la revue – continue-t-il – (…) est aussi de ne pas vérifier jusqu’à atteindre la certitude certaines affirmations qui apparaissent manifestement infondées ou insuffisamment étayées ; en ce sens, nous rappellerons les assertions insoutenables de ce périodique (1895, 146) à propos de Clément XIV, de saint Antoine Marie Claret ou de Nocedal » (16).
Le grand expert en franc-maçonnerie (et ennemi de la secte) Henri Coston écrivait donc, en 1964, à propos du cas Rampolla, après avoir exposé les cas similaires de Benoît XIV et Pie IX (« L’accusation portée par des anti-maçons contre Mgr Rampolla ressemble à celle portée par des maçons contre Pie IX » p. 172) : « compte tenu de ce que nous avons dit et sauf exceptions que nous ignorons – nous ne pouvons naturellement pas prendre pour argent comptant les affirmations de l’auteur de *Les Fils de la Lumière* (Roger Peyrefitte) – il semble très improbable que des prêtres de l’Église catholique romaine soient maçons » (17).
En 1992, Coston est plus sévère (entre-temps, il y a eu le Concile) : après avoir rappelé les cas Rampolla et Le Nordez, il conclut :
« si nous avons longuement parlé des cas Rampolla et Le Nordez, c’est pour montrer à quel point il est difficile de prouver l’appartenance maçonnique de personnages de haut rang. (…) Cela étant, il n’y a pas de fumée sans feu, selon le proverbe bien connu, de sorte que, s’il est difficile de démontrer l’affiliation de hauts prélats à des sociétés secrètes, en l’absence de documents authentiques, on peut à juste titre les considérer au moins comme des alliés objectifs de la franc-maçonnerie, dans la mesure où leur comportement ou leur politique sont conformes aux intentions, aux objectifs, au plan des arrière-loges, qui sont, eux, bien connus » (18).
En anticipant ma conclusion, il est difficile d’aller au-delà du jugement d’Henri Coston et de proclamer certain et démontré ce que lui-même admit être, à l’état des faits, non démontré (19).
L’initiation maçonnique du cardinal Rampolla : état actuel de cette thèse
Les premières informations sur une éventuelle initiation maçonnique du cardinal Secrétaire d’État de Léon XIII remontent – comme nous le verrons mieux – à 1929, soit 15 ans après la mort du prélat, et 26 ans après le célèbre conclave au cours duquel le cardinal Puzyna opposa son veto à l’élection du cardinal Rampolla. Depuis lors, la version « Rampolla-maçon », qui doit sa diffusion généralisée aux nombreux écrits et conférences du Marquis de la Franquerie dans les années 1970, s’est enrichie de nouveaux éléments. Je la présente telle qu’elle est exposée dans le livre *L’Église éclipsée ?* (Delacroix, 1997, deuxième édition), œuvre collective des *Amis du Christ-Roi*.
« À la mort de Léon XIII – lit-on dans *L’Église éclipsée* aux pages 72-73 de la deuxième édition – la franc-maçonnerie pensa que le moment était venu d’installer l’un des siens sur le trône de saint Pierre. Son ‘homme’ était le cardinal Rampolla del Tindaro ! Secrétaire d’État de Léon XIII, le cardinal Rampolla était un haut initié qui recevait, dans les loges qu’il fréquentait, les instructions lucifériennes pour les appliquer dans le gouvernement de l’Église. Il fonda au Vatican une arrière-loge qui devait recruter les plus hauts dignitaires de la Sainte-Siège. Pendant ses vacances en Suisse, le cardinal Rampolla se rendait chaque samedi dans une arrière-loge près de l’abbaye d’Einsiedeln et tous les quinze jours dans la loge de Zurich, pour y recevoir les instructions du Pouvoir Occulte : désarmer les catholiques de France par leur ‘ralliement’ à la république maçonnique ; et fonder une arrière-loge au sein de l’Église, capable de fournir les hauts dignitaires de la Sainte-Siège, comme les cardinaux Ferrata, Gasparri, Cerretti, Bea, etc. Cette loge de Zurich faisait partie de l’O.T.O., l’Ordo Templi Orientis, dont Rampolla était effectivement membre. Il avait atteint les plus hauts degrés des cultes lucifériens, car il appartenait au huitième et neuvième degré de l’O.T.O., les seuls degrés autorisant à approcher le grand maître général national et le chef suprême de l’Ordre, appelé ‘frère supérieur’ (*brother superior*) ou O.H.O. (*Outer Head of the Order*).
Il n’est pas sans intérêt de savoir que l’Ordo Templi Orientis fut fondé par Aleister Crowley, considéré comme le plus grand sataniste des temps modernes. (…) Mgr Jouin, fondateur et directeur de la *Revue Internationale des Sociétés Secrètes* (R.I.S.S.), disposant des preuves de l’affiliation du cardinal Rampolla, chargea son rédacteur en chef, le Marquis de la Franquerie, de les montrer aux cardinaux et aux évêques de France. Félix Lacointa, directeur du journal *Le Bloc anti-révolutionnaire* (anciennement *Le Bloc catholique*), témoigna, de son côté, en 1929 : ‘Au cours de notre dernier entretien (avec Mgr Marty, évêque de Montauban), comme je l’informais des découvertes récentes et que la conversation porta sur le cardinal Rampolla del Tindaro, il me dit que, lors de la visite *ad limina* qu’il fit à Rome, quelque temps après la mort de l’ancien Secrétaire d’État de Léon XIII, il fut appelé par un cardinal (Merry del Val, Secrétaire d’État de saint Pie X)… qui lui raconta en détail qu’à la mort du cardinal Rampolla, des preuves formelles de sa trahison furent découvertes parmi ses papiers.
Ces documents furent portés à Pie X. Le saint Pontife en fut bouleversé, mais, voulant préserver du déshonneur la mémoire du prélat félon et éviter un scandale, il dit, très ému : “Malheureux ! Brûlez !” Et les papiers furent jetés aux flammes en sa présence’ (*Virebeau : Prélats et francs-maçons*, Paris 1978, p. 28). Au Conclave, le cardinal Rampolla concentra sur lui la majorité des voix, mais le cardinal de l’Empire austro-hongrois, Puzyna (sic), intervint et déclara que son gouvernement s’opposait à l’élection de Rampolla. Le Sacré Collège élut ainsi à sa place le cardinal Giuseppe Sarto, qui prit le nom de Pie X (note : les révélations relatives à l’épisode du cardinal Rampolla sont tirées du document : *Le Bloc Anti-révolutionnaire*, n° juin-juillet 1929 : *Le frère Rampolla*). Les maçons étaient donc presque parvenus, au début du XXe siècle, à avoir ‘leur pape’ à la tête de l’Église en la personne du cardinal Rampolla del Tindaro. Une fois élu, saint Pie X, pour contrer l’infiltration ennemie dans le clergé, exigea de chaque prêtre le serment anti-moderniste au moment de son ordination ».
Un anonyme a ajouté les informations suivantes dans un article consacré à Mariano Rampolla del Tindaro dans l’« encyclopédie libre » virtuelle, Wikipédia :
« Après sa mort [de Rampolla], un prélat français, Mgr Jouin, fondateur de la *Revue internationale des sociétés secrètes*, rendit publiques des cartes prouvant, selon lui, l’appartenance du défunt Rampolla à la franc-maçonnerie. De plus, le prélat aurait été grand maître de l’Ordo Templi Orientis (sic) (OTO), une loge ésotérique. Mgr Jouin déclara également qu’il avait lui-même supplié l’Autriche d’user de son droit d’exclusion pour barrer la route au trône de Pierre à un maçon ».
L’anonyme internaute s’est probablement inspiré du récent livre de Craig Heimbichner, *Blood on the Altar. The Secret History of the World’s Most Dangerous Secret Society* (Emissary Publications, 2005). De ce livre, que je n’ai pas lu, des recensions très favorables ont été publiées dans la presse « traditionaliste » ; par exemple, dans la revue théologique des dominicains d’Avrillé, *Le Sel de la terre* (n°56, printemps 2006, pp. 190-196), et dans le bulletin *Sous la bannière* (n°126, août 2006, pp. 4-11) dans un article signé Félix Causas et intitulé *Le Frère Rampolla del Tindaro. Un cardinal affilié à la Contre-Église luciférienne*.
Ces deux revues sont ouvertement « lefebvristes », mais le bulletin informatique *Virgo Maria*, publié par l’abbé Marchiset, de tendance sédévacantiste-lefebvriste, a entièrement repris et approuvé l’article de Causas (*Virgo Maria*, 9 octobre 2006, www.virgo-maria.org). Sur la lancée de Heimbichner, Causas va jusqu’à affirmer que tous les Secrétaires d’État, de Pie IX à aujourd’hui, ont été nommés par la franc-maçonnerie, et à critiquer, entre autres, les Pontifes eux-mêmes, saint Pie X, Benoît XV et Pie XII. Ce sont ces affirmations, gravement calomnieuses envers l’Église et les pontifes légitimes, qui m’ont poussé à écrire cet article : remettre en question la fidélité d’un haut prélat, même cardinal, est une chose ; accuser l’Église elle-même, comme le fait, en dépassant toutes les limites de la décence, l’article de *Sous la Bannière*, en est une autre.
Nous examinerons donc ensemble, chers lecteurs, quels sont les arguments en faveur de la thèse selon laquelle le cardinal fut affilié à la franc-maçonnerie, et quels sont les arguments contraires, pour conclure ensuite par une sévère condamnation d’un certain esprit de diffamation et de dénigrement de l’Église entière qui serpente, malheureusement, parmi certains « traditionalistes », ternissant ainsi le bon nom des véritables défenseurs de la foi catholique intégrale contre les erreurs du modernisme. Commençons donc notre « procès », en rappelant d’emblée que, de son vivant, le cardinal Rampolla ne fut jamais jugé par les tribunaux de l’Église (les seuls compétents, d’ailleurs, à son égard) pour cette prétendue affiliation maçonnique ; pourtant, il aurait été du devoir de quiconque aurait eu des soupçons à ce sujet de le dénoncer à l’autorité ecclésiastique (can. 2336§2) pour violation du canon 2335, qui interdit, sous peine d’excommunication, l’inscription à la franc-maçonnerie, et pour les clercs, ajoute la peine de la suspension et de la privation de tout bénéfice, office, dignité et pension ecclésiastique (can. 2336§1). En l’absence d’un jugement ecclésiastique, et totalement ignorants du jugement divin, nous chercherons, avec les arguments de l’historien, qui sont toujours et uniquement les documents, à nous approcher de la vérité.
Premier argument : le veto d’exclusion de l’Empereur lors du Conclave de 1903 contre le cardinal Rampolla
La parole à l’accusation.
« Il est opportun de rappeler que le cardinal Rampolla était pratiquement élu, mais que l’Empereur d’Autriche, connaissant sans doute l’appartenance du Secrétaire d’État de Léon XIII aux arrière-loges, opposa son veto. Ce veto absolument providentiel empêcha un supposé de Lucifer de monter sur le trône pontifical et eut pour résultat bénéfique d’y faire monter un saint » (Marquis de la Franquerie, *Saint Pie X, sauveur de l’Église et de la France*, éd. Résiac, 1976, p. 3).
« C. Heimbichner nous précise que ce fut Mgr Jouin qui fit décider l’Empereur d’Autriche à user de son droit de veto pour neutraliser Rampolla, lorsqu’il fut presque certain que ce maçon et sataniste de l’O.T.O. allait être élu pape. Mgr Jouin, qui avait prévu l’issue que prendrait le conclave, persuada alors l’Empereur François-Joseph d’Autriche-Hongrie d’invoquer le ‘droit d’exclusion’, qui remontait au XVIIe siècle, clause depuis longtemps oubliée d’un traité entre Vienne et le Vatican. Ce traité donnait à François-Joseph le pouvoir de veto sur l’élection d’un pape. C’est ainsi, grâce à Mgr Jouin, ce vénéré prélat bien informé des manœuvres des sociétés secrètes, que Rampolla fut écarté ! » (Félix Causas, in *Sous la Bannière*, cité, pp. 8-9).
« Les maçons, donc, au début du XXe siècle, étaient presque parvenus à avoir ‘leur pape’ à la tête de l’Église en la personne du cardinal Rampolla del Tindaro » (*Les Amis du Christ-Roi*, *L’Église éclipsée*, Delacroix, 1997, p. 73).
La parole à la défense.
C’est l’argument le plus connu du public en faveur de l’affiliation maçonnique de Rampolla, mais il n’est ni le plus ancien (Félix Lacointa, il me semble, n’en fait pas mention) ni le plus fondé. Au contraire, c’est le seul qu’on peut démontrer absolument faux. Commençons par rétablir la vérité sur certains détails, absolument erronés, de cette thèse. Après la mort de Léon XIII, survenue le 20 juillet 1903, les 62 cardinaux présents à Rome se réunirent en conclave le 31 juillet suivant pour élire son successeur. Après six scrutins, le 4 août, fut élu le cardinal Giuseppe Sarto, Patriarche de Venise, qui devint ainsi le grand saint Pie X.
Dès le premier scrutin (1er août), les différentes tendances du Sacré Collège se dessinèrent immédiatement. Le cardinal Rampolla, soutenu par le vote unanime des cardinaux français et espagnols (en accord également avec les souhaits des gouvernements respectifs), obtint 24 suffrages ; le cardinal Gotti, préféré par les gouvernements des Empires centraux (Autriche et Allemagne), en obtint 17 ; les votes dispersés parmi d’autres candidats s’élevaient à 21, dont 5 pour le cardinal Sarto, qui sera ensuite élu ; le quorum des deux tiers des voix était fixé à 42 voix. Lorsque, le matin du 2 août 1903, au début du troisième scrutin, le cardinal Puzyna de Kolzielsko, prince-évêque de Cracovie, déclara au nom de « Sa Majesté Apostolique l’Empereur, Roi de Hongrie » l’exclusion contre le cardinal Rampolla, ce dernier n’avait obtenu au deuxième scrutin que 29 voix, et il s’arrêta à 30 (sans aller au-delà) après l’intervention du cardinal polonais : bien loin, donc, des 42 voix nécessaires à l’élection.
Il est donc historiquement infondé de prétendre que le veto de l’Autriche empêcha l’élection de Rampolla : celle-ci ne fut pas rendue impossible par le veto (les cardinaux protestèrent, même officiellement (20), contre l’inadmissible ingérence d’un pouvoir séculier dans le conclave), mais par le fait que Rampolla, tout simplement, n’avait pas, dès le départ, les voix nécessaires pour l’élection. Le veto impérial, au contraire, risqua paradoxalement d’avoir l’effet inverse ! (21).
En second lieu, il est impossible que Mgr Jouin ait décidé l’Empereur à faire usage (ou plutôt, abus) de son « droit » de veto contre le cardinal Rampolla, selon la version de Wikipédia et de Causas, suivant Heimbichner. Non seulement il est invraisemblable que l’Empereur François-Joseph se soit laissé convaincre d’un pas aussi grave par un simple curé, de surcroît d’une nation étrangère, comme l’était Mgr Jouin, mais surtout parce qu’en 1903, lorsque les faits se déroulèrent, Mgr Jouin ne s’occupait absolument pas des questions maçonniques. Ce sont précisément les Éditions Saint-Rémy, très proches des associations CSI (*Catholici semper idem*) et des Amis du Christ-Roi, qui ont eu le mérite de rééditer la vie de Mgr Jouin (1844-1932), écrite par le chanoine Sauvêtre.
Ce n’est qu’à l’âge de 65 ans que celui qui fonda et dirigea jusqu’à sa mort la *R.I.S.S.* (*Revue internationale des Sociétés Secrètes*) commença à s’intéresser au complot maçonnique, à la suite d’une rencontre avec l’ancien secrétaire du Grand Orient de la rue Cadet, Jean-Baptiste Bidegain (1870-1926) (22), celui qui – dans le contexte de l’affaire des fiches – fut à l’origine de la chute du ministère Combes. La rencontre avec Bidegain eut lieu en 1909 (23) ; la *R.I.S.S.* fut fondée en 1912… trop tard pour intervenir dans le Conclave de 1903 ! Presque aussi invraisemblable, aux yeux de l’historien, apparaît le zèle catholique et anti-maçonnique attribué à l’Empereur François-Joseph. Non seulement parce que certains de ses illustres prédécesseurs jouèrent un rôle important dans la franc-maçonnerie (pensons à François, duc de Lorraine et mari de l’Impératrice Marie-Thérèse) ou en sa faveur (Joseph II et Léopold II, peut-être maçon), mais parce que François-Joseph lui-même était loin, malheureusement, d’incarner l’idéal du prince chrétien (les espoirs des catholiques intégraux reposaient plutôt sur son héritier, l’archiduc François-Ferdinand, qui, ce n’est pas un hasard, fut assassiné à Sarajevo par la secte, et entretenait de mauvais rapports avec l’Empereur) (24).
La politique ecclésiastique de François-Joseph fut positive entre 1850 et 1855 (date du concordat conclu avec le Saint-Siège), lorsqu’il élimina la législation joséphiste de l’Autriche ; mais, surtout après la défaite de 1866, sous le gouvernement du protestant Beust, l’Autriche promulgua une série de lois anti-catholiques qui aboutirent à la dénonciation unilatérale du concordat, le 30 juillet 1870, en opposition à la proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale. Ainsi, tandis que des volontaires du monde entier accouraient pour défendre Rome et le Pape, le gouvernement autrichien ne leva pas le petit doigt pour défendre Pie IX et menaça même d’un schisme.
Avec la « Triple Alliance », l’Autriche-Hongrie s’allia militairement avec l’Allemagne et l’Italie, deux puissances qui, à cette époque, s’opposaient vivement au Papauté, isolant ainsi diplomatiquement le Saint-Siège. À propos de la « judéo-maçonnerie » (pour reprendre l’expression chère à Mgr Jouin), François-Joseph s’opposa fermement à la politique antijuive du bourgmestre de Vienne, le chrétien-social Karl Lueger, et le gouvernement autrichien n’apporta aucun soutien particulier au Congrès anti-maçonnique de 1896, qui se tenait pourtant sur son territoire, à Trente (25).
Au contraire, dans la brève période de 1896 à 1898, la Secrétairerie d’État (donc Rampolla) émit pas moins de 41 documents contre la « secte néfaste » de la franc-maçonnerie ! (26). Mgr Jouin n’a donc pas pu parler à François-Joseph du maçonisme de Rampolla, et François-Joseph n’avait aucune raison d’entraver Rampolla pour ce motif… Mais les arguments contre la version de l’accusation sont encore plus solides. Si le cardinal Puzyna avait fait la moindre allusion, à l’ensemble du Sacré Collège ou même à quelques cardinaux, au fait que Rampolla était maçon, comment expliquer l’indignation de tous les cardinaux face à l’intervention autrichienne, perçue comme une grave atteinte à la liberté de l’Église ? Comment expliquer qu’il obtint encore de nombreux votes jusqu’au dernier scrutin ? Comment expliquer que parmi les électeurs les plus convaincus de Rampolla figurait un cardinal qui, sous le pontificat de saint Pie X, fut l’un des plus fervents soutiens de la politique anti-moderniste du Pape, le cardinal Vives y Tuto (27) ?
Comment expliquer que le cardinal Sarto lui-même ait probablement toujours voté, à tous les scrutins, pour le cardinal Rampolla (28) ? De plus : comment expliquer la réaction du cardinal Sarto lui-même, devenu saint Pie X, qui, parmi ses premiers actes après l’élection, ne fut pas d’imposer le serment anti-moderniste (comme l’écrit Causas), datant de 1910 et n’ayant rien à voir avec le cas Rampolla, mais de condamner solennellement le veto d’exclusion ? Oui, car quelques mois après le conclave, le 20 janvier 1904, saint Pie X promulgua la constitution apostolique *Commissum nobis*, que je transcris intégralement :
« La tâche de gouverner toute l’Église, telle qu’elle a été instituée par Dieu, nous admoneste sévèrement de nous employer de toutes nos forces à ce que, par suite d’un pouvoir extérieur, la liberté que le Christ lui a accordée comme patrimoine commun ne soit en aucune manière compromise, liberté que tant d’hérauts de l’Évangile, tant de saints prêtres, tant de Nos illustres Prédécesseurs ont défendue par la parole, les écrits et même par l’effusion de leur sang. Stimulés par leur exemple et leur autorité, dès que Nous sommes montés, bien qu’inadéquats, sur cette Chaire de Pierre, Nous avons considéré comme le but premier de Notre office apostolique de faire en sorte que la vie de l’Église puisse s’exprimer de manière totalement libre, écartant toute interférence extérieure, comme l’a voulu le divin Fondateur et comme l’exige absolument sa mission suprême.
Or, s’il est une situation dans la vie de l’Église qui exige au plus haut point la liberté, c’est sans doute celle qui concerne l’élection du Pontife romain, car, ‘lorsqu’il s’agit de décider du Chef, il ne s’agit pas d’une seule partie, mais de tout le corps’ (Grégoire XV, *Aeterni Patris*). À cette pleine liberté dans l’élection du Suprême Pasteur s’oppose particulièrement ce veto politique, manifesté à plusieurs reprises par les souverains de différentes nations, par lequel on tente d’interdire à quelqu’un l’accès au Souverain Pontificat. Si cela est arrivé parfois, cela n’a jamais été agréable à la Sainte-Siège. Au contraire, les Pontifes romains, à ce sujet… n’ont jamais cessé de condamner avec force une telle ingérence, la déclarant injuste et illicite, et ont toujours cherché à la repousser avec la plus grande vigueur. Nous, suivant leurs traces, ne pouvons que déplorer profondément qu’un tel veto ait été exercé lors du récent conclave, et Nous le réprouvons absolument. Afin que, à l’avenir, une telle pratique soit totalement éliminée et que la liberté pleine et entière de l’Église dans le choix de son Chef soit garantie,
Nous décrétons et ordonnons, sous peine d’excommunication latae sententiae, réservée à Nous et à Nos successeurs, que nul cardinal, même sous prétexte d’un privilège ou d’une coutume, ne puisse désormais annoncer un veto ou une exclusion, de quelque manière que ce soit, au nom d’une autorité séculière, dans le cours du conclave, ni révéler, même après la fin du conclave, un veto ou une exclusion de ce genre, s’il en a eu connaissance. Nous déclarons également que tout cardinal, quel que soit son rang ou sa dignité, qui oserait enfreindre cette disposition, encourra automatiquement l’excommunication. Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 20 janvier 1904, l’an premier de Notre Pontificat. »
Ce texte, promulgué par saint Pie X, condamne sans équivoque le veto impérial, le qualifiant d’injuste et d’illicite, et interdit formellement, sous peine d’excommunication, toute tentative future de ce genre. Si le cardinal Rampolla avait été reconnu comme maçon, ou même simplement soupçonné de l’être, comment expliquer que saint Pie X, immédiatement après son élection, n’ait pas enquêté sur lui, ne l’ait pas jugé, ni même ne l’ait éloigné des charges importantes qu’il continuait d’occuper ? Car, en effet, Rampolla, bien que remplacé comme Secrétaire d’État par le cardinal Merry del Val, conserva des fonctions de premier plan au sein de la Curie romaine, notamment comme secrétaire de la Congrégation du Saint-Office, l’un des postes les plus sensibles de l’Église, chargé précisément de veiller à la pureté de la foi et de réprimer les hérésies, y compris les menées des sociétés secrètes comme la franc-maçonnerie.
Si des soupçons d’affiliation maçonnique avaient existé, comment concevoir que saint Pie X, connu pour son zèle intransigeant contre le modernisme et les sociétés secrètes, ait permis à un tel homme de rester à un poste aussi stratégique ? Cela défie toute logique.De plus, l’idée que l’Empereur François-Joseph ait agi par zèle catholique pour empêcher l’élection d’un maçon est contredite par les faits historiques. Les raisons du veto autrichien étaient avant tout politiques et diplomatiques, liées aux tensions entre l’Autriche-Hongrie et la France, ainsi qu’aux positions de Rampolla, qui, en tant que Secrétaire d’État, avait soutenu une politique pro-française et favorable au « ralliement » des catholiques français à la République, ce qui contrariait les intérêts austro-hongrois. Les archives diplomatiques de l’époque montrent que le veto fut motivé par des considérations géopolitiques, notamment le soutien de Rampolla à une alliance franco-russe, perçue comme une menace par l’Autriche, alliée de l’Allemagne dans la Triple Alliance. Aucun document d’époque ne mentionne une quelconque accusation de maçonnerie comme motif du veto.
En conclusion, l’argument du veto impérial comme preuve de l’affiliation maçonnique de Rampolla est non seulement infondé, mais il est contredit par les faits historiques et par la logique. L’intervention de l’Autriche fut une ingérence politique, condamnée par saint Pie X lui-même, et aucun lien avec une prétendue appartenance de Rampolla à la franc-maçonnerie n’est établi par des sources fiables.
Deuxième et troisième arguments : les témoignages d’un prêtre et d’un évêque français, recueillis par Félix Lacointa
La parole à l’accusation.
Félix Lacointa, directeur du journal Le Bloc anti-révolutionnaire (anciennement Le Bloc catholique), rapporte deux témoignages dans le numéro de juin-juillet 1929, intitulé Le frère Rampolla :
1. Le témoignage d’un prêtre français, non nommé, qui aurait affirmé que, après la mort de Rampolla en 1913, des documents compromettants auraient été trouvés parmi ses papiers, prouvant son affiliation à la franc-maçonnerie. Ces documents auraient été présentés à saint Pie X, qui, bouleversé, aurait ordonné leur destruction pour éviter un scandale.
2. Le témoignage de Mgr Marty, évêque de Montauban, recueilli par Lacointa lors d’un entretien. Selon ce dernier, Mgr Marty aurait relaté que, lors d’une visite ad limina à Rome peu après la mort de Rampolla, le cardinal Merry del Val, Secrétaire d’État de Pie X, lui aurait confié que des preuves formelles de la « trahison » de Rampolla avaient été découvertes parmi ses papiers. Ces documents auraient été montrés à Pie X, qui, ému, aurait ordonné : « Malheureux ! Brûlez ! », et les papiers auraient été détruits en sa présence.
La parole à la défense.
Ces deux témoignages, rapportés par Félix Lacointa seize ans après la mort de Rampolla, posent de sérieux problèmes de crédibilité historique. Tout d’abord, il s’agit de témoignages indirects, de seconde ou troisième main, sans aucune corroboration documentaire. Le premier témoignage, celui du prêtre anonyme, est vague et invérifiable : aucun nom, aucun détail précis sur la nature des documents, ni sur la manière dont ils auraient été découverts. Un tel récit, sans source identifiable, relève davantage de la rumeur que de la preuve historique.
Le second témoignage, attribué à Mgr Marty via le cardinal Merry del Val, est tout aussi problématique. D’une part, il repose sur une conversation rapportée par Lacointa, sans qu’aucun document officiel ou témoignage direct de Mgr Marty ou de Merry del Val ne vienne le confirmer. D’autre part, l’histoire selon laquelle saint Pie X aurait ordonné la destruction de documents compromettants pour éviter un scandale est difficilement conciliable avec le caractère du saint Pape, connu pour son intransigeance face aux erreurs et aux scandales. Si de telles preuves avaient existé, il est plus probable que Pie X aurait agi avec fermeté, comme il le fit contre les modernistes, en ouvrant une enquête ou en prenant des mesures disciplinaires, plutôt que de dissimuler la vérité.
De plus, le contexte de 1929, année de publication de l’article de Lacointa, doit être pris en compte. À cette époque, les tensions entre catholiques intégraux et les courants modernistes ou progressistes au sein de l’Église étaient vives. Lacointa, fervent anti-maçon, pouvait être tenté d’amplifier ou de relayer des rumeurs pour discréditer l’héritage de Rampolla, perçu comme un prélat libéral en raison de sa politique de ralliement. Enfin, aucun autre témoignage contemporain, ni dans les archives vaticanes ni ailleurs, ne corrobore ces allégations. En l’absence de documents primaires ou de preuves matérielles, ces témoignages doivent être considérés comme des anecdotes non vérifiées, insuffisantes pour établir l’affiliation maçonnique de Rampolla.
Quatrième argument : la revue The Equinox prouverait que Rampolla faisait partie de l’Ordo Templi Orientis (O.T.O.) du mage Aleister Crowley (la « Grande Bête 666 »)
La parole à l’accusation.
Selon Craig Heimbichner (Blood on the Altar, 2005) et Félix Causas (Sous la Bannière, août 2006), le cardinal Rampolla aurait été membre de l’Ordo Templi Orientis (O.T.O.), une organisation ésotérique fondée par Aleister Crowley, surnommé la « Grande Bête 666 ». Cette appartenance serait prouvée par un article publié dans la revue The Equinox, organe officiel de l’O.T.O. Ces sources affirment que Rampolla aurait atteint les plus hauts degrés (8e et 9e) de l’O.T.O., lui permettant d’accéder aux secrets les plus élevés de l’organisation et de communiquer directement avec le chef suprême, le « Frère Supérieur » ou Outer Head of the Order (O.H.O.).
De plus, il est allégué que Rampolla fréquentait une loge de l’O.T.O. à Zurich et une arrière-loge près de l’abbaye d’Einsiedeln en Suisse, où il recevait des instructions « lucifériennes » pour infiltrer l’Église.
La parole à la défense.
Cet argument est probablement le plus faible et le plus facilement réfutable. Tout d’abord, il repose sur une erreur chronologique majeure. L’Ordo Templi Orientis fut officiellement fondé en 1902 par Carl Kellner et Theodor Reuss, mais Aleister Crowley, figure centrale dans cette accusation, ne rejoignit l’O.T.O. qu’en 1910, et ne devint son chef (Outer Head of the Order) qu’en 1922, soit neuf ans après la mort de Rampolla (1913). Il est donc absolument impossible que Rampolla ait été membre d’une organisation dirigée par Crowley, ou même qu’il ait atteint des degrés élevés dans une structure qui n’existait pas encore pleinement à l’époque où il était censé y être affilié.Ensuite, la revue The Equinox, citée comme preuve, n’a jamais publié de document ou d’article mentionnant explicitement Rampolla comme membre de l’O.T.O.
Les numéros de The Equinox (publiés à partir de 1909) sont accessibles et peuvent être vérifiés : aucun ne contient de référence à Rampolla. L’affirmation repose donc sur une source non précisée, probablement inventée ou mal interprétée par Heimbichner ou ses successeurs. De plus, l’idée que Rampolla, cardinal et Secrétaire d’État, aurait voyagé régulièrement en Suisse pour participer à des réunions secrètes dans des loges ésotériques est hautement improbable, compte tenu de ses responsabilités et de l’absence de toute trace documentaire de tels déplacements.Enfin, l’O.T.O., à ses débuts, était une organisation marginale, loin d’avoir l’influence ou la structure que lui prêtent les accusateurs. Associer un cardinal de la stature de Rampolla à une secte ésotérique aussi obscure, sans la moindre preuve tangible, relève de la pure spéculation. Cet argument, repris sans vérification par des auteurs traditionalistes, semble être une tentative de sensationnalisme visant à discréditer Rampolla en l’associant à la figure controversée de Crowley, sans aucun fondement istorique.
Cinquième argument : le dossier de Mgr Jouin cité par le Marquis de la Franquerie
La parole à l’accusation.
Selon le Marquis de la Franquerie et les Amis du Christ-Roi (L’Église éclipsée, 1997), Mgr Ernest Jouin, fondateur de la Revue Internationale des Sociétés Secrètes (R.I.S.S.), aurait rassemblé un dossier contenant des preuves formelles de l’affiliation maçonnique de Rampolla. Ce dossier aurait été montré par la Franquerie, sur ordre de Mgr Jouin, aux cardinaux et évêques de France. De plus, une entrée sur Wikipédia, citant des sources non précisées, affirme que Mgr Jouin aurait publié des « cartes » prouvant l’appartenance de Rampolla à la franc-maçonnerie et à l’O.T.O., et qu’il aurait personnellement convaincu l’Empereur François-Joseph d’opposer son veto à l’élection de Rampolla en 1903.
La parole à la défense.
Cet argument est déjà partiellement démystifié par l’analyse du premier argument (le veto de 1903), où il a été démontré que Mgr Jouin n’était pas impliqué dans les questions maçonniques en 1903, sa prise de conscience de ce sujet datant de 1909. Par conséquent, l’idée qu’il ait influencé l’Empereur est historiquement fausse.Concernant le prétendu dossier de Mgr Jouin, aucune trace de ce document n’a jamais été retrouvée ou publiée. La Revue Internationale des Sociétés Secrètes, fondée en 1912, ne contient aucun article ou document explicitement accusateur à l’encontre de Rampolla. Si un tel dossier avait existé, il est raisonnable de penser que Mgr Jouin, connu pour son zèle anti-maçonnique, l’aurait publié ou du moins fait allusion à son contenu dans ses écrits. Or, rien de tel n’apparaît dans les archives de la R.I.S.S. ni ailleurs.Le témoignage du Marquis de la Franquerie, qui prétend avoir montré ce dossier aux évêques et cardinaux de France, est également problématique.
La Franquerie, bien qu’actif dans les milieux anti-maçonniques, n’apporte aucune preuve concrète (noms des prélats contactés, contenu précis du dossier, etc.). Ses écrits, souvent sensationnalistes, manquent de rigueur historique et reposent sur des assertions invérifiables. De plus, l’idée que Mgr Jouin, simple curé à l’époque, ait eu accès à des documents secrets concernant un cardinal aussi éminent, et qu’il ait chargé la Franquerie de les diffuser, semble peu plausible sans corroboration indépendante.
Enfin, l’allégation selon laquelle Mgr Jouin aurait publié des « cartes » prouvant l’appartenance de Rampolla à l’O.T.O. est une répétition de l’erreur chronologique déjà mentionnée : l’O.T.O. n’était pas encore sous l’influence de Crowley à l’époque de Rampolla, et aucune « carte » ou document de ce type n’a jamais été produit. Cet argument repose donc sur des affirmations non étayées, amplifiées par des auteurs postérieurs sans vérification des sources primaires.Sixième et dernier argument : la politique du cardinal Rampolla del Tindaro et de son « école »
La parole à l’accusation.
Les partisans de la thèse de l’affiliation maçonnique de Rampolla soutiennent que sa politique, en tant que Secrétaire d’État de Léon XIII, et celle de son « école » (notamment Mgr Della Chiesa, futur Benoît XV) reflètent des objectifs maçonniques. En particulier, on reproche à Rampolla son soutien au « ralliement » des catholiques français à la République, perçu comme une capitulation face à un régime maçonnique.
Cette politique, ainsi que l’influence de son entourage (comme les cardinaux Ferrata, Gasparri, Cerretti, ou Bea), serait la preuve d’une infiltration maçonnique visant à affaiblir l’Église de l’intérieur.
La parole à la défense.
Cet argument est le plus sérieux, car il repose sur des faits historiques vérifiables, mais il ne prouve pas pour autant une affiliation maçonnique de Rampolla. La politique du « ralliement », encouragée par Léon XIII et mise en œuvre par Rampolla, visait à réconcilier les catholiques français avec la République pour leur permettre de participer à la vie politique et de défendre leurs intérêts dans un contexte où la monarchie était définitivement écartée.
Cette stratégie, bien que controversée, était motivée par des considérations pragmatiques et non par une volonté de promouvoir les idéaux maçonniques. Léon XIII, dans son encyclique Au milieu des sollicitudes (1892), explique clairement que l’acceptation de la République n’implique pas une approbation de ses principes anti-chrétiens, mais une reconnaissance de la réalité politique pour préserver l’influence de l’Église.
Les critiques du ralliement, souvent portées par les catholiques intégraux, voyaient dans cette politique une faiblesse face à la franc-maçonnerie, mais cela ne constitue pas une preuve d’affiliation. Rampolla, en tant que Secrétaire d’État, appliquait les directives de Léon XIII, dont personne ne conteste la fidélité à la doctrine catholique. De plus, la franc-maçonnerie française, à l’époque, était farouchement anticléricale et s’opposait violemment à l’Église ; il est difficile d’imaginer qu’un cardinal affilié à la secte aurait promu une politique qui, bien que pragmatique, cherchait à renforcer la présence catholique dans la sphère publique.
La véritable faute de l’« école » du cardinal Rampolla
Quant à l’« école » de Rampolla, il est vrai que certains de ses collaborateurs, comme Mgr Della Chiesa (Benoît XV), ont été perçus comme plus ouverts aux idées modernes que saint Pie X. Cependant, associer cette ouverture à une affiliation maçonnique est un saut logique non justifié. Benoît XV, par exemple, bien que moins intransigeant que Pie X sur certaines questions, condamna fermement le modernisme dans son encyclique Ad Beatissimi Apostolorum (1914) et maintint une ligne catholique orthodoxe. Les cardinaux cités (Ferrata, Gasparri, Cerretti, Bea) ont occupé des postes importants, mais aucune preuve concrète de leur appartenance à la franc-maçonnerie n’a été produite. En l’absence de documents, ces accusations relèvent de la spéculation.
Analyse et conclusion.
Après avoir examiné les six arguments invoqués pour soutenir l’affiliation maçonnique de Rampolla, il est clair qu’aucun d’entre eux ne repose sur des preuves solides ou vérifiables. Le veto autrichien de 1903 était motivé par des raisons politiques, non par des soupçons de maçonnerie ; les témoignages rapportés par Lacointa sont invérifiables et peu crédibles ; l’association avec l’O.T.O. est une impossibilité chronologique ; le dossier de Mgr Jouin est une rumeur sans fondement documentaire ; et la politique du ralliement, bien que controversée, ne prouve pas une affiliation à la franc-maçonnerie.
Cependant, il est légitime de critiquer certaines orientations de l’« école » de Rampolla, notamment son influence sur la Curie romaine et sur des prélats comme Mgr Della Chiesa. Cette « école » a pu, par son pragmatisme excessif ou son ouverture à des idées modernes, ouvrir la voie à des compromissions qui, à long terme, ont favorisé l’émergence du néo-modernisme après Vatican II. Cela ne signifie pas pour autant que Rampolla ou ses disciples étaient maçons. Leur tort réside davantage dans une approche diplomatique et pastorale qui, dans un contexte de sécularisation croissante, a parfois manqué de fermeté face aux ennemis de l’Église.
En conclusion, l’accusation d’affiliation maçonnique contre le cardinal Rampolla del Tindaro est une légende calomnieuse, dépourvue de fondement historique sérieux. Les traditionalistes qui propagent cette thèse, souvent de bonne foi, tombent dans le piège de la diffamation, nuisant à la crédibilité de leur combat pour la foi catholique intégrale. Comme le soulignait Henri Coston, il est difficile de prouver l’appartenance de hauts prélats à la franc-maçonnerie sans documents authentiques. En l’absence de telles preuves, il est plus prudent de s’en tenir à une critique raisonnée des erreurs doctrinales ou stratégiques, sans verser dans des accusations sensationnalistes qui, loin de servir la vérité, desservent la cause de l’Église.
Notes
- Sur la biographie de Rampolla, voir Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 86, 2016.
- Le terme « traditionalistes » désigne ici les catholiques attachés à la tradition intégrale de l’Église, souvent critiques des réformes post-Vatican II.
- Fogazzaro, A., Il Santo, 1905, mis à l’Index en 1906.
- Virion, P., Le complot, 1969 ; de Poncins, L., L’Église et la franc-maçonnerie, 1969.
- Fabiani, R., Storia della Massoneria, 1988.
- Esposito, R., Église et franc-maçonnerie. Un ADN commun, 1999, p. 215.
- Sur Bugnini, voir Sodalitium, n°38, 1995.
- Sur la loge P2, voir Gelli, L., La verità, 1989.
- Delci, cardinal du XVIIIe siècle, est un cas douteux, sans preuve formelle.
- Francovich, C., Storia della Massoneria in Italia, 1974.
- Coston, H., Infiltrations ennemies dans l’Église, 1964.
- Dictionnaire des Francs-Maçons européens, 2005.
- Chiron, Y., Pie IX, Pape moderne, 1995.
- Encyclopédie Catholique, vol. 1, 1913.
- Gelli, L., op. cit.
- Esposito, R., Les grandes concordances entre Église et franc-maçonnerie, 1987.
- Coston, H., op. cit., 1964, p. 172.
- Coston, H., Les infiltrations maçonniques, 1992.
- Ibid., p. 189.
- Acta Sanctae Sedis, 1903, vol. 36, pp. 129-130.
- Sur le conclave de 1903, voir Acta Apostolicae Sedis, 1903.
- Sauvêtre, Ch., Mgr Jouin, apôtre de la lutte contre la franc-maçonnerie, rééd. 2000.
- Ibid., p. 45.
- Sur François-Ferdinand, voir Sodalitium, n°50, 2000.
- Atti del Congresso Antimassonico di Trento, 1896.
- Acta Sanctae Sedis, 1896-1898.
- Vives y Tuto, cardinal, fervent anti-moderniste, voir Sodalitium, n°42.
- Sur le vote de Sarto, voir Merry del Val, R., Memorie, 1930.




