L’intelligence artificielle n’est plus seulement utilisée par des groupes jihadistes pour diffuser leur propagande. Une étude du Cambridge Programme on AI Science & Policy (CASP), fondée notamment sur des entretiens avec d’anciens membres de Boko Haram, alerte sur des usages beaucoup plus opérationnels : appui à la planification, apprentissage tactique, sécurité des opérations et analyse des missions. Le rapport invite ainsi à considérer l’emploi de l’IA par des organisations terroristes comme une menace actuelle, et non plus comme un simple scénario futur.
La recherche, dirigée par Antonia Juelich, spécialiste du terrorisme et des nouvelles technologies, est au cœur d’un article publié le 1er août par La Nuova Bussola Quotidiana. Selon les éléments rapportés, 57 entretiens d’environ une heure et demie ont été menés entre 2022 et 2025 auprès de 27 anciens membres de Boko Haram, dans le nord du Nigeria.
Des anciens membres de Boko Haram interrogés sur l’intelligence artificielle
Plusieurs des personnes interrogées étaient d’anciens commandants ou des profils présentés comme techniquement spécialisés. Leurs témoignages indiquent une connaissance des principaux fournisseurs d’intelligence artificielle accessibles au public et décrivent des usages liés au soutien opérationnel, à la planification tactique, à la sécurité et au retour d’expérience après les opérations.
L’un des enseignements les plus préoccupants du rapport tient au caractère organisé de cette appropriation technologique. Selon les témoignages recueillis, l’usage de l’IA ne serait pas seulement le fait de combattants isolés expérimentant des outils numériques, mais ferait l’objet de formations et de procédures internes.
Des formations spécialisées entre 2023 et 2025
D’après l’étude telle qu’elle est rapportée par la source italienne, des formateurs liés à la mouvance de l’État islamique auraient transmis des compétences à des jihadistes présents au Nigeria et au Cameroun entre 2023 et 2025. Certains auraient été spécialisés dans les drones et les explosifs, tandis que d’autres se seraient concentrés sur l’intelligence artificielle.
Ces affirmations reposent sur les témoignages d’anciens membres interrogés dans le cadre de l’étude. Elles montrent surtout, selon les chercheurs, que l’acquisition de compétences numériques peut désormais être intégrée aux circuits de formation des organisations terroristes.
Une utilisation hiérarchisée plutôt qu’un accès libre aux outils
Le rapport décrit également une organisation destinée à limiter les traces numériques. Des personnes extérieures aux unités combattantes seraient chargées de créer certains comptes et de payer les abonnements nécessaires, tandis que l’accès direct aux systèmes serait réservé à des responsables spécialisés.
Les combattants de rang inférieur transmettraient leurs demandes à des responsables chargés de l’intelligence artificielle, qui consulteraient ensuite les outils avant de faire redescendre les informations. Cette organisation suggère une volonté de transformer l’IA en capacité durable, indépendante de l’initiative d’un seul utilisateur.
L’IA utilisée comme aide tactique sur le terrain
Les anciens jihadistes interrogés attribuent également à l’IA un rôle dans l’apprentissage de stratégies de guérilla, l’amélioration de la coordination et l’exploitation de matériels étrangers. Le rapport évoque notamment des demandes adressées à des assistants d’intelligence artificielle pour résoudre des difficultés tactiques rencontrées sur le terrain.
La portée exacte de ces témoignages doit être appréciée avec prudence : ils proviennent d’anciens membres de groupes armés interrogés par les chercheurs. Leur intérêt réside néanmoins dans la convergence d’un ensemble de récits décrivant une intégration de l’IA allant bien au-delà de la production de textes ou d’images de propagande.
Les garde-fous des modèles d’IA au centre des inquiétudes
Les entreprises développant des assistants d’intelligence artificielle mettent en place des mécanismes destinés à refuser les demandes dangereuses portant notamment sur la violence, la préparation d’attaques ou la fabrication d’explosifs. Mais l’étude relance la question de l’efficacité réelle de ces protections face à des utilisateurs déterminés et organisés.
La Nuova Bussola Quotidiana cite également une enquête de l’organisation Tech Against Terrorism portant sur plus de 2 300 requêtes soumises à 27 modèles d’intelligence artificielle. Selon les chiffres rapportés par le média italien, 32 % auraient produit des informations considérées comme utilisables, proportion qui aurait atteint 42 % lorsque la demande était reformulée en invoquant une finalité de recherche.
Une menace que Cambridge appelle à ne plus considérer comme hypothétique
Le constat général du rapport est que l’adoption de l’intelligence artificielle par les groupes terroristes pourrait avoir été sous-estimée, tant dans son ampleur que dans la nature des usages. La question ne concerne donc plus uniquement la propagande automatisée ou le recrutement en ligne, mais aussi l’éventuelle intégration d’assistants numériques dans des structures opérationnelles.
Pour les gouvernements, les services de sécurité et les entreprises technologiques, l’enjeu est désormais de suivre l’évolution de ces usages tout en renforçant les protections contre les requêtes susceptibles de faciliter des violences. Le cas étudié autour de Boko Haram constitue surtout un avertissement : à mesure que les modèles deviennent plus accessibles et plus performants, les organisations terroristes cherchent elles aussi à exploiter ces capacités.
Sources principales :
– Cambridge Programme on AI Science & Policy – AI-Enabled Terrorism
– La Nuova Bussola Quotidiana – Il jihad colpisce con l’IA, lo rivela uno studio di Cambridge





Conversation des fidèles
0 commentaire(s)Aucun commentaire pour le moment.
Connecte-toi pour participer à la discussion.