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Réflexions sur l’influence des prédicateurs dans la France des Rois

Dans l’histoire sacrée, nous voyons souvent les prophètes intervenir auprès des rois d’Israël pour leur rappeler les devoirs qu’ils oublient : ils les exhortent à observer les lois divines, ils les pressent de prendre pitié du peuple, ils les supplient de se sauver en rendant à Dieu l’hommage qu’ils lui doivent, et en gouvernant dans la justice les sujets que sa Providence leur a confiés.

Ce ministère spontané, périlleux à ceux qui osaient le remplir, et trop souvent stérile quant à son objet actuel, était devenu un usage régulier du palais de nos rois, une sorte d’institution de la monarchie chrétienne. Aux deux principales époques de la pénitence publique, l’Avent et le Carême, la parole de Dieu venait comme de plein droit retentir dans le séjour de la puissance humaine. Elle y apportait ses lumières, ses sévérités, même ses menaces ; lumières purifiantes, sévérités maternelles, menaces d’amie ! Elle était libre, non-seulement parce que c’est là son caractère et son droit, mais encore parce qu’on la savait fidèle ; et parmi les princes à qui elle s’est fait entendre, les plus vraiment grands ont voulu qu’elle fût plus hardie.

On peut dire qu’en France, soit du côté des prédicateurs, soit du côté des rois, rarement les considérations humaines ont prévalu sur le devoir qui ordonnait aux uns de dire la vérité, aux autres de l’entendre. Les contemporains l’attestent, les discours qui nous ont été conservés le prouvent mieux encore.

Des esprits malveillants, c’est-à-dire superficiels et de mauvaise foi, alléguant quelques compliments dictés par les convenances, et placés là suivant les conseils de l’art, n’y ont voulu lire que des flatteries dont ils ont essayé de se scandaliser. La vérité est que Louis XIV, au milieu de ses splendeurs où il pouvait se croire plus qu’un homme et semblait être plus qu’un roi, a reçu comme homme et comme roi des leçons que les tribuns modernes auraient craint de donner aux fantômes couronnés que nous avons vus trembler devant eux.

La politique, ou plutôt l’esprit de faction, seule politique de nos jours, insulte les rois pour parvenir à les détrôner. La religion leur fait entendre des vérités austères et quelquefois dures pour leur apprendre à se maintenir. Il y a une éloquence de parti qui fait son principal effort d’avilir l’homme, afin d’écraser ensuite plus facilement le pouvoir ; l’éloquence chrétienne, respectueuse et fidèle dans ses hardiesses, met l’homme face à face avec son devoir pour le rendre meilleur et plus juste, sachant qu’ainsi elle le rendra plus fort, et que ce seul rempart peut assurer l’autorité.

C’est le but même que la religion ordonne aux prédicateurs de se proposer envers tous les fidèles, plus spécialement envers ceux qui exercent une part quelconque de cette chose précieuse et sainte qu’on appelle l’autorité, tout spécialement envers les rois ; c’est le but que les prédicateurs des rois se sont efforcés d’atteindre. Ils n’ont pas ouvert la bouche devant les rois sans se rappeler que toute puissance vient de Dieu, et que les rois sont les ministres de Dieu pour le bien ; grande différence avec ces tribuns de tout ordre et de tout étage qui regardent la vaine multitude dont ils se font les organes comme l’unique source du pouvoir, et qui, parlant au nom de cette multitude, veulent réduire les rois à n’être que les ministres des passions et des aveuglements où ils savent la précipiter.

Ce serait un intéressant travail, s’il devait conduire à des résultats précis, de rechercher quelle a pu être l’influence de cette libre parole de Dieu sur les princes à qui elle a été annoncée. Nul doute, elle est tombée souvent sur la pierre et dans les épines ; elle a souvent avorté dans la terre inféconde ; mais on ne peut davantage douter qu’elle a pourtant produit des fruits immenses.

Bossuet enseignant à ses auditeurs la manière d’entendre la prédication, par là même nous apprend comment, grâce à Dieu, elle est souvent entendue :

« Il ne faut pas, dit-il, se recueillir aux lieux où l’on goûte les belles pensées, mais au lieu où se produisent les bons désirs : ce n’est pas même assez de se retirer au lieu où se forment les jugements, il faut aller à celui où se prennent les résolutions. Enfin, s’il y a quelques endroits encore plus profonds et plus retirés où se tienne le conseil du cœur, où se déterminent tous ses desseins, où se donne le branle à ses mouvements, c’est là qu’il faut se rendre attentif pour écouter Jésus-Christ.

Si vous lui prêtez cette attention, c’est-à-dire si vous pensez à vous-mêmes au milieu du son qui vient à l’oreille et des pensées qui naissent dans l’esprit, vous verrez partir quelquefois comme un trait de flamme qui viendra tout à coup vous percer le cœur et ira droit aux principes de vos maladies. Dieu fait dire quelquefois aux prédicateurs, je ne sais quoi de tranchant, qui, à travers nos voies tortueuses et nos passions compliquées, va trouver ce péché que nous dérobons et qui dort dans le fond du cœur.

C’est alors, c’est alors qu’il faut écouter attentivement Jésus-Christ qui contrarie nos pensées, qui nous trouble dans nos plaisirs, qui va mettre la main sur nos blessures. Si le coup ne va pas encore assez loin, prenons nous-mêmes le glaive et enfonçons-le plus avant. Que plût à Dieu que nous portassions le coup si avant, que la blessure allât jusqu’au vif, que le sang coulât par les yeux, je veux dire les larmes que saint Augustin appelle le sang de l’âme. Mais encore n’est-ce pas assez ; il faut que de la componction du cœur naissent les bons désirs, en sorte que les bons désirs se tournent en résolutions déterminées, que les saintes résolutions se consomment par les bonnes œuvres, et que nous écoutions Jésus-Christ par une fidèle obéissance à sa parole. »

Ce merveilleux travail de la grâce se fait dans le cœur des rois comme dans celui des autres hommes, et peut-être même plus fréquemment et avec plus d’efficacité. Parce qu’ils sont dans une position plus périlleuse, et que leurs bons comme leurs mauvais exemples ont des conséquences plus étendues, il est digne de la miséricorde divine de leur accorder aussi plus de secours pour s’abstenir du mal et pour accomplir le bien.

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Le Père Ventura observe que la classe des rois est une de celles qui ont donné le plus de saints. Louis XIV ne fut pas un saint ; de grands et terribles reproches atteignent sa mémoire : cependant, tout compté, il était chrétien et du nombre de ces grands rois qui, pour employer encore une parole de Bossuet, « comprennent le sérieux de la religion. »

Entouré de flatteries et de séductions, il eut le bon sens de ne point fermer les lèvres sacerdotales, et le bonheur de ne point mépriser ce glaive de lumière auquel il offrait courageusement son cœur hautain. Quelques années après la mort de cet homme que l’Europe entière appelait « le Roi, » un religieux qui avait prêché neuf Carêmes ou Avents à la cour, et qui se rendait le témoignage de n’y avoir « jamais flatté le vice ni dissimulé la sévérité des devoirs de la vertu, » avouait « que son courage était bien soutenu par la présence du grand roi qui le faisait parler. »

Son attention, dit-il, tenait en respect toute sa cour. Il l’avait eue dès le temps de sa jeunesse le moins sérieux, et elle ne parut point se relâcher par l’infirmité de l’âge. Il y paraissait attaché d’esprit comme aux affaires importantes. Il en causait avec ses familiers, et ne leur dissimulait point les impressions qu’il en avait gardées. Disposé à reconnaître le mérite de l’orateur, il se rendait indulgent pour ses défauts.

Source : Le pouvoir politique chrétien – T. R. P. Ventura de Raulica – 1858

Publié par Napo

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