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Le Celtisme et la conquête Romaine

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Le Celtisme et la conquête Romaine

L’établissement de la puissance à la conquête romaine en Gaule et la substitution de cette domination à celle qu’exerçaient les Gaulois, envahisseurs et conquérants eux-mêmes, est le plus ancien des grands faits de notre histoire. J’en rappellerai en peu de mots l’événement.

Depuis la fin du IIe siècle avant Jésus-Christ, une partie de notre pays était au pouvoir des Romains, sous le nom de Gaule transalpine, dont la capitale était Narbonne. Ils en avaient repoussé les Cimbres et les Teutons en 102 par le bras de Marius, dans la célèbre bataille d’Aix. À cette domination se joignait l’alliance de quelques États ou cités des Gaulois.

C’est à cause d’une pareille alliance que les Eduens appelèrent César, pressés de se défendre contre l’invasion germaine d’Arioviste, en 58. César leur amena les secours qu’ils demandaient, et ne quitta plus le pays qu’il ne l’eût soumis tout entier. En 53 la conquête était achevée. Vercingétorix souleva le pays en 52. Il fut réduit cette année même. La prise d’Alise termina la guerre. Le chef fut livré au vainqueur. L’histoire de la Gaule romaine commence alors.

Tels sont les événements qui mirent fin à l’état primitif de notre pays, à ce qu’on doit appeler le régime gaulois. Je veux examiner ici les regrets donnés à ce régime et le préjugé qui s’en compose.

Ce préjugé n’est pas une imagination. Nombre de gens s’en font les défenseurs, inventant des reproches contre la conquête romaine, revendiquant contre celle-ci ce qu’ils supposent de traditions commencées avant qu’elle eût rompu le cours des choses. Ce préjugé fait qu’on prend parti, dans le récit de ces événements, contre Rome et contre César.

Par là l’histoire de France se trouve en butte jusque dans ses origines à la récrimination des Français. Tout ce qu’elle offre venant après cette conquête (c’est cette histoire tout entière) apparaît comme souillé d’une tache originelle, que le flot des événements lave et recouvre sans l’effacer : matière toujours prête à des récriminations, source d’aigreurs lointaines et profondes, où se rafraîchit la critique de ce qui porte le nom français.

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Sous l’habit d’institutions et de mœurs qu’on fait remonter à la conquête romaine, quel motif plus plausible que l’origine celtique, de ne donner d’éloge qu’à ce qu’on considère comme les saillies de la race? On les reconnaît, on les salue, dans le défilé des faits communs de notre histoire ; au milieu d’une trame étrangère on en loue l’éclat d’exception. Le fonds national n’est que là, l’amour de la patrie n’a que là son objet. Le reste, c’est-à-dire tout ce qui frappe les regards dans vingt siècles de vie française, n’est qu’un manteau trompeur, qui nous cache à nous-mêmes et qu’on fait profession d’arracher. Les plus pacifiques voient tomber sans chagrin quelques-uns des débris d’un passé décrié comme apport de Rome. Tel est l’eifet du préjugé de celtisme.

Je n’en trouve nulle part l’exposé méthodique ; en aucun lieu il ne tient école, il règne à l’état dispersé. Pourtant assez de témoins permettent d’en faire l’histoire.

Ses origines sont au XVIIIe siècle. Plusieurs autres pareils ont les leurs à cette époque. De savants travaux, tout désintéressés, ont précédé de peu la naissance de celui-là. On ne peut omettre en ce genre l’ouvrage de dom Martin intitulé la Religion des Gaulois, qui parut en 1727. Là se trouvent établis plusieurs des points d’histoire qui servirent à donner un air de science aux sectateurs du celtisme.

Ceux-ci parurent au temps de la Révolution. Le plus digne de remarque n’est rien moins que ce fameux La Tour d’Auvergne, dit « premier grenadier de France ».

On le connaît moins sous le nom de faiseur de mémoires et d’auteur des Origines gauloises, imprimées en 1792. Peu auparavant (1787) avait paru le Mémoire sur la Langue des Français, de Le Brigant, auteur de plusieurs autres ouvrages tournés à la même apologie de la Gaule. Il démontrait dans celui-là que le celtique était la langue mère de toutes les autres.

Un peu partout cette matière était mise à la mode. On en voit le curieux effet dans des livres comme les Essais sur Pains de Saint-Foix. Un renfort enfin vint à cette mode, d’outre-Manche, avec les poèmes d’Ossian, publiés depuis 1762.

On sait quel fut le succès de ces poèmes, l’empire qu’ils prirent sur les imaginations du temps, les louanges que leur a données Mme de Staël, l’enthousiasme dont Lamartine se dépeint en vers et en prose comme saisi à la lecture qu’il en faisait enfant. Chose à retenir, l’éloge d’Ossian tourna d’abord en décri de la poésie classique. Les revendications de ce qu’on nomme la race se reconnurent ennemies de la civilisation.

Chateaubriand reçut du commerce d’Ossian une empreinte éclatante ; Marchangy en fournit un autre exemple avec sa Gaule poétique, D’Ossian, de Marchangy et de Chateaubriand naquirent pour nous la légende des druides et l’attrait poétique des prêtres en robe blanche moissonnant le gui des chênes avec la faucille d’or. Les réalités de l’histoire furent sacrifiées à cet attrait. Des mots nouveaux, des choses auxquelles personne n’avait songé, devinrent un commun aliment. Chacun fut mis à même de s’aviser qu’il était Celte et de s’en faire gloire. La Bretagne, associée à cette nouveauté, en vit modifier sa figure dans l’imagination bourgeoise et populaire. La race celtique domine dans cette province ; on en fit le lieu de survivance du régime gaulois disparu. Les monuments mégalithiques, réputés l’œuvre des Celtes en ce lieu, environnèrent le tout de leur prestige.

Cependant qu’est-ce que se dire Celte ou Gaulois ? Se dire Celte ou Gaulois, est-ce dire quelque chose ? Non, si la prétention est de s’en tenir à cela, car on exclut dès lors le développement historique, essentiel au fonds national.

Les termes de Gaulois et de Celte ont fait chez les savants l’objet de grands débats. M. Alexandre Bertrand les distingue par le sens. Dans un mémoire sur la Valeur des expressions Κελτοί et Γαλάται dans Polybe, il accumule des distinctions, que M. de Mortillet réfute péremptoirement au chapitre VIII de sa Formation de la Nation française. Le but de M. Bertrand est de grandir outre mesure, avec la fortune des Celtes, la gloire de ne se réclamer que d’eux ; aux Gaulois on ne saurait en attribuer autant. Mais les anciens n’ont pas distingué l’un de l’autre : Gaulois et Galates ne sont que l’usage d’un temps ; les auteurs du IIIe et du IIe siècle emploient le second en grec et le premier en latin ; les auteurs plus anciens et Hérodote disent Celtes.

Le vaste empire celtique dont on trouve la mention dans l’Histoire des Gaulois d’Amédée Thierry est relégué maintenant parmi les fables. Cet auteur les faisait venir en Gaule quinze siècles avant César. C’était joindre à la gloire d’une puissance sans pareille les droits à notre égard d’une longue occupation. Les recherches les plus récentes aboutissent à peine à reculer jusqu’au VIIe siècle leur établissement dans ce pays. Ils venaient, selon M. d’Arbois de Jubainville, du Mein et du haut Danube. De là partirent leurs invasions de Rome et du Péloponèse, et la formation d’États gaulois en Orient et en Occident ; la Gaule cisalpine et la Galatie.

A notre égard, les Gaulois ne tiennent donc pas le rang de race primitive. Il est certain que des Ibères et des Ligures les précédèrent. Leur entrée dans la Gaule n’est pas de ces événements qui disparaissent aux yeux de l’histoire dans le mystère sacré des origines, et nous savons que nous eûmes d’autres ancêtres. Vaincus par les Romains, eux-mêmes avaient vaincu et remplacé des peuples plus anciens. La prétention de n’être que Gaulois ne saurait donc se justifier par l’antériorité de ce nom. Est-il plus conforme à l’histoire de s’en réclamer comme de celui d’une nation définitivement constituée, que la conquête étrangère supprime ?

Pour répondre comme il faut, il faut imaginer ce que les Gaulois étaient en Gaule. M. d’Arbois de Jubainville fait les derniers efforts pour prouver qu’ils formaient réellement une nation. La vérité est que des États ou cités indépendantes en grand nombre se partageaient sous eux le pays : Sénones, Pictons, Rèmes, etc., tous noms dont le dérivé demeure aux villes de France leurs anciennes capitales : Bourges, les Bituriges ; Sens, les Sénones, etc. Ces cités, dis-je, étaient indépendantes à regard les unes des autres ; de plus, des factions rivales les divisaient à l’intérieur ; ces divisions étaient la cause du défaut d’union entre toutes.

Dans ses Premiers Habitants de la Gaule, M. d’Arbois traite d’« erreur grossière » cette idée d’une Gaule impuissante, divisée en cent Etats divers. Il allègue les ligues militaires, comme celle des Eduens et des Arvernes. Il imagine avant le IIIe siècle quelque chose comme un panceltisme. Mais le lecteur le plus étranger à ces choses aperçoit l’incertitude du fait dans le langage dont use cet auteur quand il concède que l’Etat dont il parle n’était pas centralisé ; centralisé « à la façon de l’empire de Napoléon », dit-il. Une telle comparaison marque clairement une chose, c’est que M. d’Arbois craint de s’expliquer sur le genre d’unité qu’il accorde à l’empire celtique. Cet empire n’en avait d’aucune sorte.

Les ligues militaires n’y font rien. Justement elles sont faites pour la guerre : elles sont donc tout le contraire d’une union permanente. Dire que les divisions entre les cités gauloises furent l’œuvre de la seule politique romaine, c’est lire dans César ce qui n’y est pas, et même le contraire de ce qui y est. Rien n’est si certain que ce point. On en trouvera la démonstration faite au paragraphe 2 de la Ière partie de la Gaule romaine de Fustel de Coulanges.

L’unité politique manquait donc aux Gaulois. Elle leur manquait absolument. Les Gaulois ne composaient, avant la conquête romaine, ni un État centralisé, ni un Etat fédératif, ni une ligue d’Etats, ni rien de ce genre. On peut demander si, malgré tout, quelque lien d’une autre espèce ne régnait pas entre eux. On imagine au moins que le langage forma ce lien. Mais pour qu’il ait lieu en cette sorte, une littérature est nécessaire, et les Gaulois n’en avaient pas ; ils n’avaient pas même d’alphabet. Ce qui nous reste d’inscriptions gauloises est en caractères étrangers : en italique celle de la cathédrale de Novare, en latin celle de Volney au musée de Beaune, en grec celle de Vaison au musée d’Avignon. L’unité de langue même n’est pas certaine chez les Gaulois : c’est un fait que de savoir le breton, le gallois et l’irlandais n’est d’aucun secours pour déchiffrer les inscriptions gauloises connues.

Beaucoup d’illusions à cet égard viennent de l’idée que nous nous faisons des bardes et de leurs chants. Volontiers nous voyons en eux la ressemblance des aèdes grecs, auteurs, gardiens et interprètes d’une commune pensée nationale, exprimée dans la poésie. Mais les bardes, que nous imaginons au milieu du prestige d’une exceptionnelle antiquité, ne sont mentionnés qu’à partir du XIIe siècle après Jésus-Christ. Abailard et Jean de Sarisbéry sont les contemporains de cette antiquité-là. Entre eux et le monde gaulois, qu’il s’agit de connaître, c’est douze à quinze siècles d’intervalle.

A défaut de la poésie, croirons-nous que la religion a fait le lien d’une nation gauloise ? Les druides remontent à une antiquité à laquelle ne peuvent prétendre les bardes. Les traits dont ils ont été dépeints par la fantaisie des modernes ne leur ont pas valu moins de prestige. Mais ce prestige est en partie de convention. Il n’a toute sa réalité que dans le roman, et tout son fondement que dans le défaut d’information des auteurs d’imagination et du public.

Les monuments mégalithiques n’ont aucun rapport avec les druides. Ils sont d’un autre temps que ceux-ci : ils appartiennent à d’autres mœurs ; c’est par abus que plusieurs les ont nommés druidiques. Ainsi ce que la religion des druides en reçoit de lustre est controuvé. Rien n’égale, aux yeux de l’antiquaire instruit, le caractère d’incohérence, presque de mascarade, de certains tableaux poétiques qui font valoir ce mélange dans le monde et l’imposent à l’admiration. Pour peu qu’on y apporte un esprit informé, peut-on lire sans rire le tableau que Chateaubriand ose nous offrir, au livre IX des Martyrs, d’une réunion druidique et gauloise à laquelle préside Velléda ?

Nous sommes priés de croire que cette auguste assemblée se formait au cri d’au guillanneu, et que les membres s’en faisaient appeler « fidèles enfants de Teutatès ».

Fidèles enfants de Teutatès (ainsi s’exprime Velléda) vous qui, au milieu de l’esclavage de votre patrie, avez conservé la religion et les lois de vos pères, je ne puis vous contempler ici sans verser des larmes. Est-ce là les restes de cette belle nation qui donnait des lois au monde ? Où sont ces états florissants de la Gaule ? Où sont ces druides qui élevaient dans leurs collèges une nombreuse jeunesse ? Proscrits par les tyrans, etc.

Des gens qui reprochent à Racine de manquer de couleur locale ont loué cela. À propos des États florissants de la Gaule, Fauteur a cru utile de joindre cette note savante :

« On voit partout, dans les Commentaires de César, les Gaulois tenant des espèces d’États généraux. »

Etats florissants on avouera que ce mot : espèces d’Etats compose un commentaire modeste. Pourtant, c’est trop encore, et ce dont parle César ne ressemble ni de près ni de loin à ce que dit Chateaubriand.

Le chant du Barde, dans Marchangy, n’est pas quelque chose de moins ridicule :

Jeunesse guerrière, printemps sacré, toi qui fais fleurir le nom des Celtes sur toute la terre, écoute en silence la voix du barde : c’est la mémoire de la patrie. Que serait le passé sans la lyre ?

La lyre, je pense, de Baour-Lormian. Il traduisit Ossian ; on croit l’entendre. Cependant ne nous moquons pas; mille de nos idées sur le sujet viennent de là et du tapage qu’entendit en ce genre l’ancienne société à son déclin. Chacun en était assourdi. Le goût national réclamait. Mes amis, disait le poète Lebrun,

Mes amis, qu’Apollon nous garde
Et des Fingals et des Oscars,
Et du sublime ennui d’un barde
Qui chante au milieu des brouillards !

Quant aux collèges dont Velléda plaint poétiquement la disparition, où les druides « élevaient une nombreuse jeunesse », il est vrai que César en a parlé, en termes brefs et de peu d’intérêt. On y apprenait le cours des astres et l’immortalité de l’âme.

Hors cette immortalité de l’âme, crue par mille sectes sauvages aussi bien que civilisées, l’historien aperçoit dans la religion des druides un tissu de superstitions grossières. Le gui du chêne y était, aux mains des prêtres, une panacée à guérir tous les maux ; des œufs de serpent faisaient un talisman, etc.

De quelque côté qu’on se tourne, on ne trouve donc l’unité nationale nulle part. Dans tout ce qu’on sait de la Gaule à cette époque, il n’est point de lieu où la loger. Au sens de race, sans doute il y avait une nation, mais il n’y avait pas de patrie.

Qui dit patrie dit permanence. Le nom, la qualité de celle-ci ne passent à la postérité qu’avec un héritage, héritage d’institutions ou d’idées, héritage d’une littérature, héritage d’un Etat.

C’est une erreur de ne mettre dans cette définition que l’hérédité du sang. A fonder la patrie, l’hérédité du sang n’est pas moins inhabile qu’à fonder la famille. Elle ne saurait, dis-je, suffire en soi ; il en faut l’attestation publique. Il faut qu’un fils soit réputé tel ; il faut que la qualité de Français, de Romain, de Grec, reçoive d’autre chose que de la race une consécration publique. Il est certain que la Gaule n’eut pas de quoi la fournir.

Toujours plein de l’illusion de cet empire celtique, M. d’Arbois de Jubainville compare la nation gauloise aux Latins et aux Grecs, lesquels, du sein d’un petit pays, ont rayonné sur l’univers. En vérité, cela est bien différent. C’est fausser les choses à plaisir et en matière grave. M. Jullian l’a bien senti, quand il donne en excuse aux discordes des Gaulois les discordes de la Grèce elle-même. La Grèce, en dépit de ces discordes, n’en a pas moins connu une vraie unité nationale : M.Jullian a raison en ce point ; mais cette unité nationale, que la politique tendait à rompre, avait son fort chez elle dans un état d’esprit partout égal et extrêmement avancé, dont l’éloquence, la poésie, la philosophie proclament l’impérissable gloire. Ces liens si développés, si forts, il est difficile de les apercevoir chez les Gaulois. Remarquez qu’à l’égard de la politique elle-même le contre-coup de cette unité morale se fait sentir, par exemple dans la persistance du sentiment qui ligua toute la Grèce contre le Perse au temps des guerres médiques, sentiment auquel on ne peut comparer l’enthousiasme passager des cités gauloises à combattre le Romain sous Vercingétorix.

La civilisation des Gaulois au temps de César, dit M. d’Arbois, égale celle des temps homériques : « il n’y a manqué qu’Homère ». Il ne voit pas que, dans cette comparaison, Homère et ce qu’il représente, Homère et ses pareils sont tout.

Je voudrais réserver toute l’estime qu’inspirent des travaux aussi profonds, aussi modérés, aussi judicieux que le Vercingétorix de M. Jullian. Cependant je ne puis omettre de signaler chez lui l’erreur de fond. M. Jullian a le culte de Rome ; pourtant il donne des regrets à la nation gauloise. On l’en voit faire le sacrifice comme d’une nationalité perdue, dont notre gloire postérieure aide à porter la perte. Je ne songe nullement à contester que de bon sang gaulois coule aux veines de la France, et que les qualités de ce sang, dont nos origines s’honorent, compose une part heureuse du patrimoine français. Mais cet aveu n’inspire aucun regret, parce qu’en devenant romain ce sang n’a point déchu, et qu’en tant qu’élément de la nation il n’avait rien à perdre, parce qu’il n’avait rien à changer, vu qu’il n’y a jamais eu vraiment de nation gauloise.

Quand, par une allégorie élégante, M. Jullian prête à Vercingétorix les sentiments exprimés dans les discours des généraux grecs après Salamine, il donne dans une disparate notoire. Quand, au titre d’un chapitre, il inscrit cette question : S’il y a eu des institutions fédérales, il se donne à lui-même le change par cette forme de doute apportée sur un point où la réponse est évidemment négative. Quand il nomme les compagnons du général gaulois « les chefs patriotes », il commet une erreur de vocabulaire. Il écrit : « la patrie gauloise » en commentaire d’un texte de César. Mais il est remarquable que César désigne la chose d’un autre nom ; il dit : « la liberté de tous, libertas omnium », ce qui est bien différent.

J’ai peur que quelques-uns de nos meilleurs historiens ne négligent, sous le nom de « littérature », un peu du choix et de la recherche des mots, aussi indispensables en histoire qu’ailleurs, puisque la vérité historique ne se passe pas du terme propre. Plusieurs endroits de M. Jullian, exacts jusqu’au scrupule quant aux faits, reçoivent de l’inexactitude des termes un caractère d’erreur fondamentale. Prenons, par exemple, ce passage de son manuel Gallia (p. 11) :

La grande nation qui occupait le centre de la Gaule avait autrefois étendu son empire bien au-delà des bornes de ce pays. Elle avait été, quelques siècles auparavant, la principale nation conquérante de l’Occident et du Nord de l’Europe. Sous la suprématie de sa peuplade la plus centrale, les Bituriges, elle avait vu sa domination rayonner au loin par le monde ; de grandes migrations d’hommes étaient parties de la Gaule, portant la terreur du nom celtique aux Grecs et aux Romains et aux autres Barbares. En Espagne s’était formée la population mixte des Celtibères; les iles Britanniques étaient devenues à peu près gauloises ; en Italie, une seconde Gaule. Gallia cisalpina s’était créée dans la vallée du Pô et les Celtes, vainqueurs des Romains à la bataille de l’Allia, ne s’étaient arrêtés qu’au pied du Capitole. D’autres avaient occupé la vallée du Danube ; on en avait vu piller la Grèce, et, plus loin encore, les Gaulois avaient fondé en Asie un petit État, que les Grecs appelaient la Galatie. Au-delà du Rhin ils s’étaient répandus jusqu’au bord de la Vistule. Bien des grandes villes européennes doivent leur origine aux Celtes. Cracovie en Pologne, Vienne en Autriche, Coïmbre en Portugal, York en Angleterre, Milan en Italie, ont des noms qui viennent du gaulois : ce sont des fondations d’hommes de notre pays et de notre race.

Je dis que tout ce morceau, véridique quant aux faits, ne laisse pas d’égarer le lecteur par le sens secondaire de plusieurs des mots employés. Nation pour désigner les Gaulois ne convient que dans un sens restreint ; il est offert ici dans sa plénitude. Voir sa domination rayonner sont des termes qui supposent un empire organisé, pourvu de quelque organe fixe et constant, en qui la nation résumée prend conscience de ses conquêtes, qui manqua toujours aux Gaulois. L’expression est au-dessus de la réalité ; au contraire, peuplade tombe au-dessous. Les îles Britanniques devenues gauloises, une seconde Gaule créée dans la plaine du Pô (comme on a dit Nouvelle-Espagne, Nouvelle-Angleterre Nouvelle-France), trompent sur le sens d’une occupation que ne suivirent nulle mise en valeur, nulle organisation, nulle assimilation, telles que les États dignes de ce nom les pratiquent. Mais entre toutes ces expressions, je n’en vois pas de plus inexacte que celle de terreur du nom celtique. On a redouté le nom romain ; qu’on ait craint les Celtes, cela va de soi, mais on n’a pas craint le nom celtique, par la raison qu’il n’y en a jamais eu, n’y ayant jamais eu de Sénat celte pratiquant une politique celtique, de discipline celtique des armées, de mode celtique d’établissement, de domination, de conquête, en un mot de tout ce que représente ce terme magnifique, créé comme à l’usage de Rome : le nom français, le nom celtique, le nom romain.

Ces nuances fines, mais indispensables et d’une conséquence extrême, puisqu’en elles se résume et se cache toute la philosophie de l’histoire, n’échappaient pas à l’auteur prévenu et frivole de l’Essai sur les Mœurs. Un tact de moraliste les lui faisait sentir. On en jugera par le morceau suivant, dont je prie qu’on fasse usage pour distinguer les sens divers que peut prendre tour à tour le mot de nation :

Par delà le Taurus et le Caucase, à l’orient de la mer Caspienne, du Volga jusqu’à la Chine, et au nord jusqu’à la zone glaciale, s’étendent les immenses pays des anciens Scythes, qui se nommèrent depuis Tatares, du nom de Tatarkhan, l’un de leurs plus grands princes, et que nous appelons Tartares. Ces pays paraissent peuplés de temps immémorial, sans qu’on y ait presque jamais bâti de villes. La nature a donné à ces peuples, comme aux Arabes Bédouins, un goût pour la liberté et pour la vie errante qui leur a fait toujours regarder les villes comme les prisons où les rois, disent-ils, tiennent leurs esclaves.

Leurs courses continuelles, leur vie nécessairement frugale, peu de repos goûté en passant sous une tente, ou sur un chariot, ou sur la terre, en firent des générations d’hommes robustes, endurcis à la fatigue, qui, comme des bêtes féroces trop multipliées, se jetèrent loin de leurs tanières : tantôt vers le Palus Mœotide, lorsqu’ils chassèrent au Ve siècle les habitants de ces contrées, qui se précipitèrent sur l’Empire romain ; tantôt à l’orient et au midi, vers l’Arménie et la Perse ; tantôt du côté de la Chine et jusqu’aux Indes. Ainsi ce vaste réservoir d’hommes ignorants et belliqueux a vomi ses inondations dans presque tout notre hémisphère et les peuples qui habitent aujourd’hui ces déserts, privés de toute connaissance, savent seulement que leurs pères ont conquis le monde.

Ce qu’il y a d’avantage du côté des Gaulois n’empêchera pas d’entendre la leçon de ce morceau. Voilà proprement exprimée la gloire d’un peuple conquérant, à qui ne laissent pas de manquer un Etat régulier et une puissance organisée. Tout ce que ses mouvements emportent d’effets considérables dans le monde ne doit pas nous faire prendre le change, nous le faire comparer à Rome et à la Grèce pour l’étendue de ses conquêtes, nous faire revendiquer son nom comme celui d’une nation et de notre patrie véritable.

Se dire Celte, c’est se réclamer de la patrie gauloise, laquelle n’a jamais existé.

Cependant, quelque chose résistait à César établi sur le sol gaulois ; on me demandera quelle chose c’est. Je réponds : le sentiment élémentaire de l’indépendance, qu’on trouve chez les derniers sauvages, chez des peuples même bien inférieurs à ce qu’étaient alors les Gaulois. Ce sentiment est louable sans doute. Celui qui ne considère que cela en un point particulier de l’histoire peut s’y intéresser, je l’avoue. Mais, si l’on pèse les conséquences et qu’on le fasse au point de vue français, comment pourrait-on décrier César et l’œuvre des légions romaines ? Je ne nie pas qu’il y ait une patrie gauloise, mais postérieure à la conquête, et ce qui l’a fait être vient des Romains. Cette patrie est l’œuvre de la conquête romaine. Rigoureusement parlant, les Gaulois, que nous aimons, ne se sont connus comme nation que Romains, parce qu’ils n’ont vu se former d’eux-mêmes, de leurs intérêts, de leurs qualités de race, de tous les liens naturels que la barbarie rendait stériles, une réalité nationale que par Rome. Comment donc, au nom de la patrie, nous plaindre d’événements dont l’effet fut de fonder pour nous la patrie ?

Quelque paradoxe que cela paraisse aux esprits des contemporains imbus du préjugé celtique, le fondateur de notre patrie, c’est César. Dans l’histoire du dernier effort que les cités de la Gaule tentèrent contre lui, l’intérêt dramatique se prend sans doute à Vercingétorix ; mais c’est à César, c’est à l’œuvre admirable ouverte en Gaule par la conquête que doit aller la reconnaissance de la nation.

La confirmation de tout ceci sort des plus anciens témoignages. Elle éclate dans le romanisme des anciens écrivains de la Gaule. Ces écrivains ne se sont plaints de rien. Un demi-siècle après la conquête romaine, on ne les voit pas donner un regret à l’indépendance du pays. Trogue-Pompée, historien gaulois du premier siècle, ne songe à écrire d’histoire que celle de Rome. Au temps de Claude, l’empereur, dans un discours public dont on peut croire au moins que Tacite n’altère pas le sens, pouvait se louer comme d’une chose évidente et connue de la fidélité de la Gaule au nom romain.

Aucune guerre, dit l’empereur, n’a duré si peu que la guerre des Gaules, aucune n’a été suivie d’une paix aussi exactement gardée, aussi fidèle. Déjà mêlés à nous par les mœurs, par les arts, par les alliances, les Gaulois nous apportent leur or et leurs ressources, loin d’en vouloir profiter seuls.

Quelques historiens ont fait état de l’insurrection de Trêves et de Langres survenue l’an 69 de l’ère. Elle eut des causes particulières. Un Germain, Civilis, en avait pris la tête, et Velléda, la Velléda de Chateaubriand, qui y servit de prophétesse (chose à retenir), était Germaine. Au cours de cette insurrection, prit place le fameux congrès de Reims, formé de leur propre mouvement par les députés des villes gauloises. On demanda s’il convenait de se séparer de Rome. Chacun répondit librement. Tous ou presque tous décidèrent de demeurer partie de l’Empire. De tels faits font mieux entendre la vérité que tous les commentaires.

J’ajoute que la Bretagne ne fit pas dans cette histoire plus de résistance que le reste du pays. Elle oublia la langue gauloise. Ce qu’elle offre aujourd’hui de celtique est l’effet d’invasions postérieures.

Parler de la suite des siècles est presque superflu. Cependant, comment ne pas citer ici les vers célèbres du poète Rutilius Numatianus, poète gaulois, à la louange de la grandeur romaine ?

Exaudi, regina lui pulcherrima mundi,
Inter sidereos Roma recepta polos,
Exaudi, genitrix hominum genitrixque Deorum.

Écoute, reine du monde,
Rome a été attirée entre les pôles des étoiles,
Écoute, ô mère des hommes et mère des dieux.

La romanisation fut telle, qu’elle inspira jusqu’à la résistance opposée par la Gaule à l’invasion germaine du Ve siècle. Les Gaulois, devenus Romains, se défendaient contre les Barbares, avec autant de fidélité que nulle autre province de l’Empire.

Ces faits contredisent beaucoup d’idées modernes. L’antagonisme des races, dont nous parlons sans cesse, et sur lequel quelques-uns ont rebâti toute l’histoire, n’y paraît pas.

« L’idée de race, dit Fustel de Coulanges, n’occupe aucune place dans les esprits de ce temps, et nous pouvons même affirmer qu’elle en est absente. »

Toutes nos idées modernes sont tournées à déshonorer la manière dont la Gaule vaincue entra dans l’obéissance de Rome. En considération de ce qu’ils s’imaginent être l’honneur national, de nombreux Français d’aujourd’hui voudraient pouvoir contester ces faits. Les revendications allemandes en faveur d’Arminius ont influencé nos esprits. Elles sont parvenues à nous faire rougir du beau titre par où nous entrons dans l’histoire, celui de province romaine, synonyme de grandeur politique, d’ordre et de culture supérieure. Il n’est pas de nation sans une ébauche de cela ; la nôtre à ses débuts en reçoit la plénitude : voilà le vrai titre de noblesse dont il convient de nous parer.

Voilà, dis-je, l’éloge solide, l’éloge durable du sang gaulois. Ce sang reçut aussitôt cette culture. L’éducation s’en fît en un moment. Fustel le remarque en quelques phrases décisives.

« La Gaule, dit-il, avait été belliqueuse, aussi longtemps que l’absence d’institutions fixes l’avait condamnée à la guerre perpétuelle. Elle aima la paix dès qu’elle eut un gouvernement stable. »

Il loue chez ces Gaulois, dont on revendique les droits à se défendre de l’influence romaine, « l’imitation louable du mieux ». En une formule qui mérite de rester comme le résumé de ce chapitre d’histoire, le même auteur écrit encore :

« Les Gaulois eurent assez d’intelligence pour comprendre que la civilisation valait mieux que la barbarie »

Aussi bien, ne nous y trompons pas. Dans la question que j’examine ici, c’est la civilisation qui est en cause. On hait les devoirs qu’elle impose. Dans ce nom de patrie, que les uns rejettent et que d’autres plus habiles font semblant de défendre en en changeant le sens et la portée, c’est la règle et la discipline qu’on déteste. Aussi ne veut-on connaître de patrie, n’en admire-t-on la pure image qu’à l’état barbare.

Contre la civilisation, contre la culture, on épouse la querelle des races. On l’épouse au nom de la nature, prise pour synonyme de désordre, de misère, de laideur et de révolte impuissante. Des Allemands ont trouvé le nom de Urvoelker pour désigner cette chimère d’une race conservée intacte dans le monde, à l’abri de toute influence et ne relevant que d’elle-même. Cette folle chimère nous travaille, nous impose ses revendications. La querelle du celtisme plonge des racines profondes dans une erreur d’ordre général. L’histoire de France n’est pas la seule chose qu’elle déshonore ; elle en veut, dans le fond, à tout l’ordre social ; elle renverse les principes de l’avancement des peuples, dont la France offre un magnifique exemple.

Cependant, ces barbares oublient que, sans les moyens que fournit la société, ils seraient même impuissants à revendiquer contre elle la cause de la barbarie. Ils ne connaissent même le nom des peuples au nom desquels ils décrient Rome, que par Rome. Nous ne connaissons les Gaulois que par César.

« Gaulois, Allemands, Espagnols, Bretons, Sarmates, dit Voltaire, nous ne savons rien de nous (de ceux, du moins, qu’une doctrine imparfaite représente comme nos seuls ancêtres) avant dix-huit siècles, que ce que nos vainqueurs (qui sont bien plus nous-mêmes) ont pu nous en apprendre. »

Que l’esprit d’anarchie soit au fond du préjugé que je combats, le lecteur n’en verra pas sans intérêt la preuve dans quelques citations. Il faut lire le livre de Jean Reynaud, Terre et Ciel, paru en 1854, pour connaître l’alliance que le préjugé celtique contracte avec la Révolution. Elle est regardée dans ce livre comme l’effet du réveil de l’esprit celte. Cela ne serait rien ; le commentaire est tout :

Le rayonnement de son génie (celui de la Gaule) plus libre et plus ouvert remplace dès à présent, devant l’élite des esprits, ce vieux génie romain, dont la tyrannie ou le terre à terre ont fini par fatiguer les nations… Sa philosophie a réveillé au XVIIIe siècle le principe sacré de l’individualisme et de la raison.

On voit de quelle manière, à quel titre, l’autorité de Rome est reniée : comme terre à terre, et c’est la querelle inepte du romantisme ; comme tyrannique, et c’est la menace abominable de la Révolution.

Pietet, qui publia vers le même temps, en 1856, le fameux Mystère des Bardes, appelle dans sa préface ce langage de Reynaud une revendication « des droits de notre vieux génie gaulois ». Le Mystère des Bardes parut à Genève : autre signe d’origine, qu’il ne faut pas négliger. Cette publication jeta Henri Martin dans un enthousiasme qui fait rire, maintenant que l’origine récente de ce « mystère » ne fait plus de doute pour personne.

« Le livre, écrit ce ridicule auteur au chapitre III de son Histoire, le livre des arcanes vient d’être révélé au monde savant… »

Ce monde savant rend ici le même son que le mot science sur les lèvres d’un ministre de la République. Maçonnerie, huguenoterie, ne manquent pas d’appeler science tout ce qui peut servir de prétexte à rejeter une opinion admise par les siècles, à détruire une gloire établie, à souiller quelque chose de grand. Rome est ici ce qu’elles attaquent. Les Mystères des Bardes servirent un temps à cela ; ils sont maintenant hors de service. Les bons Français se garderont de les aller rechercher.

Les bons Français tiendront à faire cadrer l’amour de leur pays avec les réalités de ce pays. Entre les divers peuples que le hasard des faits fit se rencontrer au berceau de leur histoire, ils éviteront de faire un choix que l’événement n’ait pas ratifié. Témoins vivants de l’excellence des effets, orgueilleux de la patrie que leur a faite l’histoire, ils n’auront garde d’en réviser le procès par l’analyse tendancieuse des causes. La loi d’un si heureux, d’un si noble succès réglera leur jugement là-dessus, ordonnera leur philosophie.

Ils ne rejetteront rien de ce qui fit la France ; ils accueilleront chaque chose, mais à son rang. Un fait comme la conquête romaine en tient un de première importance. Ce qu’ils rendront de culte au sang gaulois qui a servi à les former, n’ôtera rien du respect et de l’amour qu’ils doivent à la domination latine, mère des sociétés modernes. Ils se garderont de s’en dire les victimes, quand ils en sont les fils privilégiés.

L’histoire de Vercingétorix ne leur sera jamais une matière à reproches. Que sa résistance leur soit une raison de louer les vertus de la race, rien de plus juste ; mais cela même fera chérir plus encore la discipline qui devait employer ces vertus à l’édifice de la patrie.

Source : Louis DIMIER – Les préjugés ennemis de l’histoire de France

Publié par Napo

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