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Les progrès de l’irréligion avant la révolution Française

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Les progrès de l’irréligion avant la révolution Française...

La diffusion de la pensée de l’irréligion est donc considérablement gênée  ; mais elle n’est pas, même avant 1750, réellement entravée. Et les progrès de l’irréligion sont certainement considérables dans un certain monde, dans celui qui fréquente les salons où il rencontre les gens de lettres, dans celui des gens riches avides de plaisirs.

Ils sont aidés d’ailleurs par la corruption grandissante des mœurs. Elles n’ont assurément jamais été très sévères dans ces mêmes milieux et l’austérité apparente cachait souvent les vices les plus brutaux. Mais la brusque réaction qui suivit la mort de Louis XIV, les bouleversements de fortunes qui furent la conséquence des opérations de Law installèrent dans la haute société de la cour et de Paris une sorte de gloriole de vice et une mode de cynisme.

C’est le temps des «  petits-maîtres » pour qui c’est une déchéance que de croire à autre chose qu’à leur plaisir ; celui des « mariages à la mode » où il est convenu que Madame et Monsieur n’ont jamais la même chambre, ni souvent le même appartement ou la même maison et changent à leur guise d’amant ou de maîtresse ; celui où l’on rosse ses créanciers et ne les paye point ; celui où l’on se ruine en habits brodés, en fêtes et en « petites maisons » ; celui où les courtisanes insolentes étalent leurs bijoux et leurs carrosses au Cours-la-Reine ou à la promenade de Longchamps.

C’est enfin le temps où se multiplient les romans galants, les romans obscènes et les poésies qui ne le sont pas moins, depuis La Pucelle de Voltaire et les œuvres « badines » de Grécourt ou de Piron jusqu’aux romans de Crébillon le fils.

Tous ceux qui mènent cette vie-là et qui font leurs délices de ces œuvres ne sont plus de ceux qui font leur examen de conscience et qui croient aux péchés de la chair. Les dogmes et la morale même du christianisme leur sont évidemment devenus étrangers. Il est facile en effet de suivre les progrès de l’incrédulité.

« Je ne crois pas qu’il y ait à Paris, écrit la princesse Palatine en 1722, tant parmi les ecclésiastiques que parmi les gens du monde, cent personnes qui aient la véritable foi et même qui croient en Notre-Seigneur. »

La Palatine exagère sans doute, ou du moins elle ne peut dire vrai qu’en parlant des ecclésiastiques grands seigneurs. Mais plusieurs témoignages la confirment.

«  Un nombre de beaux esprits et de gens du monde, écrit le P. Castel à Montesquieu, en 1734, aimeront assez à voir traiter de haut en bas ce qu’ils appellent la prêtraille monastique et fronder même un peu l’ordre ecclésiastique, pape et évêques. C’est tout à fait le goût d’aujourd’hui. »

Il ajoute d’ailleurs, :

« Il est pourtant vrai que les personnes d’un certain ordre ne se permettent ces insultes et ces hauteurs que dans les conversations, et que tout ce qui en transpire dans le public ne vient que de la part de quelques petits auteurs ténébreux et anonymes. »

D’autres ne sont pas moins affirmatifs. Le jésuite Croisset se plaint, en 1721, qu’on ne veuille plus observer le carême et en 1730 que seul «  le nom de miracle excite la risée dans les gens du monde  ».

Le commissaire Dubuisson entre en possession, en 1737, de quatre manuscrits impies.

«  Paris et notre siècle sont féconds en ces penseurs libres  ; ils forment des sociétés que la liberté dans laquelle on les laisse vivre leur donne lieu d’accroître tous les jours. Ce que nous avons de plus brillant dans la jeunesse par l’esprit et les sciences les compose et vous ne sauriez croire combien ce germe pullule. »

Sous ces généralités il est facile de mettre toutes sortes de grands noms. Le libraire Le Coulteux vend trois exemplaires de son Spinosa au comte de Toulouse, à l’évêque de Blois et à M. de Caraman. Piron fait assaut de plaisanteries impies avec le duc de Maine, M. de Malezieux et Rousseau et ils se mettent à dix pour faire gras un vendredi.

Les lettres de Bolingbroke, de Mme de Villette, des Caumartin laissent à chaque instant transparaître ou étalent le scepticisme ironique des gens du monde. Un peu plus tard des morts impies feront scandale.

Mme de Prie meurt sans sacrements et fort insolemment. Elle veut jeter le curé par les fenêtres. Mgr de Vintimille, archevêque, répond à son confesseur :

« M. l’abbé, en voilà assez ; ce qui est le plus certain c’est que je meurs votre serviteur et votre ami. »

D’ailleurs, il y a nombre de sociétés où les gens mal pensants ont tout loisir d’échanger leurs raisons et leurs ironies. Mme de Lambert malgré toute sa philosophie est encore fort pieuse et toute pénétrée de morale traditionnelle ; mais Mme de Tencin, dont personne n’ignore la vie scandaleuse, mais Mme du Deffand, qui ne croit à rien pas même au plaisir, mais Mme Doublet, friande de tous les potins, mais le comte de Plélo, groupent autour d’eux tout ce qu’il y a d’esprits forts.

Dans les cafés mêmes, malgré les espions de police qui fourmillent, les conversations deviennent de plus en plus audacieuses. On n’a même plus besoin de recourir à Jeanneton et à Monsieur de l’Être.

«  Il y a à Paris, disent les archives de la police, de prétendus beaux esprits qui parlent dans les cafés et ailleurs de la religion comme d’une chimère. Entre autres M. Boindin s’est signalé plus d’une fois dans le café de Conti. »

En 1725, Boindin et Duclos discutent au café Procope  ; Boindin soutient que l’ordre de l’Univers peut s’accorder aussi bien avec le polythéisme qu’avec un seul Être suprême.

« L’assemblée, dit Duclos, était nombreuse et attentive. »

Mais c’était tout de même une assemblée d’habitués de cafés, gens de lettres, oisifs et bohèmes. Ce n’était pas encore la masse, ni même une part des honnêtes bourgeois. Si les preuves abondent des progrès rapides de l’irréligion dans les milieux aristocratiques et mondains, on cherche à peu près vainement les témoignages marquant qu’elle a pénétré ou même touché les classes moyennes.

Le curé Guillaume, l’abbé Couet sont des «  mécréants  », mais ce sont des familiers du comte de Plélo et non de petites gens. Un abbé de Bonnaire, oratorien, meurt en 1752 «  déiste solennel et notoire », mais c’est peu ou prou un homme de lettres. De même cet abbé Garnier et cet abbé Letort, chez qui la police saisit des manuscrits impies, sont maîtres de quartier et précepteur au collège de la Marche, c’est-à-dire des « intellectuels ».

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Vers 1730 le P. Tournemine, au collège Louis-le-Grand, veut convertir les incrédules :

« sa chambre était pleine d’esprits forts, de déistes et de matérialistes  ; il n’en convertissait guère  » 

Mais c’étaient apparemment d’anciens élèves ou leurs amis et non des bourgeois du quartier. On pourrait rassembler quelques cas isolés  : un chanoine de Sainte-Geneviève, Le Cour-bayer, doit s’exiler vers 1728 parce qu’il interprète à sa façon les textes et les dogmes chrétiens  ; un sieur de La Grange, prisonnier à la Bastille, meurt, en 1722, en refusant les sacrements : cas d’ailleurs si rare que, pour éviter le scandale, on l’enterre suivant les usages ordinaires.

En 1723, on souille un autel de Notre-Dame, bravade de quelques hors-la-loi. Il est impossible de généraliser ces exemples. D’ailleurs, lorsque vingt ou trente ans plus tard, les défenseurs de l’Église regretteront le « bon vieux temps » de la piété confiante, ce sera un temps qu’ils ont connu, celui de 1730 ou de 1740. Il est probable que les idées moins hardies de tolérance et de morale du bonheur exercent déjà une certaine influence sans pénétrer pourtant très profondément. Il faut s’en tenir à des probabilités puisqu’il est très difficile de découvrir des preuves directes.

Le succès d’un livre comme celui de Lemaître de Claville, bourgeois écrivant pour des bourgeois, est évidemment significatif. De même il est très certain que l’esprit mystique s’affaiblit beaucoup. Les livres de dévotion sont toujours très nombreux, mais il y en a fort peu, entre 1720 et 1750, qui soient réellement mystiques ; M. Chérel n’en signale pas une demi-douzaine.

La dévotion au «  Sacré cœur  » de la vénérable Marie Alacoque a été l’objet d’innombrables plaisanteries de la part, non seulement de Voltaire, mais encore de gens qui n’étaient pas des incrédules. De l’histoire de la tolérance pratique il n’y a rien à tirer.

M. Dedieu a montré très précisément que la conduite à l’égard des protestants ne s’explique pas seulement par des raisons religieuses, mais encore par des raisons de politique intérieure ou de politique étrangère, qu’elle varie d’ailleurs brutalement et de façon constamment contradictoire selon les années et selon les provinces. L’édit de 1724 est féroce  :

«  Un prédicant calviniste, dit Voltaire, qui vient prêcher secrètement ses ouailles dans certaines provinces est puni de mort s’il est découvert, et ceux qui lui ont donné à souper et à coucher sont envoyés aux galères perpétuelles.  »

Mais il arrive souvent que l’édit n’est pas appliqué et que l’on use d’un libéralisme relatif, sans que l’on puisse le plus souvent savoir si c’est par esprit de tolérance ou par prudence politique. Du progrès des idées nouvelles en politique rien à dire. Si ce progrès est à peine sensible parmi les gens de lettres, rien ne semble le rendre même probable dans les classes moyennes. On a bien souvent rappelé que lorsque Louis XV fut très gravement malade à Metz, en 1744, toute la France frémit d’angoisse et les prêtres ne suffirent plus à dire les messes payées pour sa guérison ; partout les réjouissances les plus coûteuses et d’ailleurs les plus sincères célébrèrent son rétablissement.

Marais se plaint, vers 1730, que la police soit devenue bien difficile et qu’on joue des princes du sang aux marionnettes. Mais ces irrévérences semblent isolées et il faudrait savoir ce qu’étaient ces farces de marionnettes. Assurément on a durement souffert du désordre des finances, des impôts, des soubresauts de la politique, mais si l’on se plaint, ce n’est encore que des hommes ou des circonstances, non des principes.

Dans les copies abrégées du Testament de Meslier, la partie politique est non pas abrégée, mais supprimée. L’histoire de la province confirme, dans la mesure où on peut la saisir, celle de la vie parisienne. Il semble bien qu’il y ait eu, un peu partout, des progrès certains de l’incrédulité dans les milieux cultivés. Chez Mme de Warens, convertisseuse officielle chez qui fréquentent les Jésuites, il y a le dictionnaire de Bayle, Saint-Evremond, La Henriade. «  Rien de tout ce qu’écrivait Voltaire, dit Rousseau, ne nous échappait  »  ; et l’on sait que Mme de Warens, n’ayant pas de religion, se faisait à elle-même une morale fort libérale.

Chez les Dijonnais lettrés, on rencontre, avec un puissant esprit de tradition, un esprit critique fort aiguisé qui glisse, sous les apparences pieuses, toutes sortes de scepticismes. Bayle est très lu, et d’ailleurs discuté  ; La Monnoye ne croit ni aux saints, ni aux reliques, ni même, semble-t-il, à des choses plus essentielles. Bouhier, qui n’est pas lui-même toujours très respectueux, parle à l’abbé Leblanc, en 1738, d’un repas de philosophes où, sur l’article de la religion, « il eût été bon de se boucher les oreilles ».

A Nancy, le libraire Henry est condamné, en 1739, à vingt-cinq francs d’amende pour avoir affiché à la porte de sa boutique, outre deux livres jansénistes, La Religieuse en chemise. Levesque de Pouilly vit à Reims, dans son hôtel de la rue de Vesle, non sans fracas. Il y construit une salle de spectacle où l’on joue Zaïre ; il y reçoit assez longuement Voltaire et Mme du Châtelet.

A Bordeaux les livres prohibés arrivent journellement, par bateaux. On y saisit en 1740 les Œuvres de Voltaire, en 1742 les Lettres chinoises de d’Argens. Sans doute tout ne s’arrête pas à Bordeaux ; c’est par les ports que se faisait, pour toute la France, une bonne partie de la contrebande des livres  ; mais il en demeurait bien quelques-uns.

On rencontre même, parfois, quelques faits plus significatifs que des lectures. Dutens, vers 1747, voyage avec un chevalier de Saint-Louis qui avait beaucoup vécu avec des philosophes  ; «  il n’avait acquis que le ton dédaigneux et l’intolérance de ses amis » et il emplissait la diligence de ses discussions impies.

A Clamecy, en 1733, « on fait des danses les fêtes et dimanches ; on y fréquente les cabarets pendant l’office divin ; on travaille les jours défendus… Il y a nombre de personnes qui n’ont pas satisfait à leur devoir pascal, les uns par négligence, les autres par libertinage et plusieurs par entraînement » ; l’évêque doit prendre, en 1738, une décision interdisant à nouveau tout travail les dimanches et fêtes. Quatre « légistes », c’est-à-dire étudiants en droit, brisent une vierge de pierre à la porte dijonnaise de la Miséricorde et prennent la fuite.

A Poitiers, en 1740, on vole, casse et outrage l’image de la vierge de la Tranchée. Il ne faut pas oublier enfin que les manuscrits déistes ou athées que nous avons étudiés sont assez nombreux en province et que M. Lanson en a signalé des exemplaires et souvent plusieurs à Douai, Rouen, Fécamp, Châlons-sur-Marne, etc. Toutefois il ne faudrait pas exagérer l’importance de ces témoignages. Même quand ils sont nombreux, il faut les juger par comparaison et penser que nous en rencontrerons beaucoup plus après 1750. Le plus souvent les faits que nous avons rappelés sont signalés par les mémorialistes justement à cause de leur caractère d’exception, de scandale.

Après 1750, ce seront, au contraire, des faits parmi d’autres faits. Surtout il ne faut pas oublier que les mœurs provinciales étaient restées le plus souvent très simples et même austères. C’est la dépravation des mœurs de la haute société parisienne qui explique en partie les progrès de l’incrédulité  ; c’est la stabilité des mœurs et de l’esprit traditionnel qui s’opposaient encore, en province, à ces progrès. Sans doute le système de Law a ébranlé, même dans certaines provinces, les fortunes et les conditions de la vie.

L’avocat vierzonnais Béchereau se plaint de la vie chère et note qu’il faut payer, à cause du Système, les ouvriers des vignes seize sous au lieu de dix. Mais toutes ces perturbations restent superficielles. Après 1750 nous verrons de toutes parts les esprits sévères signaler la passion du jeu, des bals et des fêtes coûteuses, l’organisation des théâtres de société, la création des cafés, le goût du luxe et du plaisir. Mais vers 1740, point de théâtres sinon quelque troupe ambulante qui joue où elle peut, point de cafés. Les plaisirs sont quelques réunions le soir, où l’on boit du vin doux, casse les noix et parfois regarde danser la jeunesse, les confréries pieuses, dont chacun fait partie, les sermons et les processions.

Même dans la bourgeoisie aisée on ignore le salon, souvent la salle à manger qui se confond avec la cuisine. Parfois, comme en Bresse, il n’y a qu’une seule pièce qui sert de cuisine, de salle à manger et (avec des alcôves, ruelles et rideaux) de chambre à coucher. A plus forte raison, les inquiétudes, les mécontentements politiques et surtout l’esprit de discussion sur les conditions du gouvernement n’ont-ils pas pénétré dans de pareils milieux.

Aucun symptôme ne décèle la curiosité critique et l’espoir des changements profonds. La vieille France bourgeoise continue à croire aux droits de Dieu et du roi, à espérer leurs bienfaits, à se résigner aux erreurs et aux abus dont il arrive d’ailleurs que la bourgeoisie profite, par les maîtrises, les jurandes, les exemptions d’impôts et la fréquente hérédité des charges municipales.

La vie politique française reposait sur une foi mystique : la conviction que la monarchie absolue était une volonté de Dieu, le roi, le délégué de Dieu. Les théories politiques des Grotius et des Pufendorff faisaient, pour la plupart, appel à une autre sorte de mysticisme, celui de Descartes ; elles supposaient que les idées de raison et de justice étaient partout les mêmes et qu’on pouvait construire, dans l’abstrait, la cité parfaite, capable de faire le bonheur de tous les hommes.

Il y avait bien des discussions et des théories qui faisaient appel à une sorte de réalisme historique : celles qui s’appuyaient, pour justifier et préciser les droits des privilégiés ou pour les contester, sur l’histoire de la race victorieuse et de la race vaincue. Mais ces discussions de Dubos et des autres étaient étroites et hasardeuses. L’enquête de Montesquieu au contraire était si vaste, à certains égards si précise et si scrupuleuse, ses conclusions générales si claires et si solides, qu’elles devaient s’imposer à l’opinion. Dès lors tous les anciens respects étaient menacés.

Montesquieu ne désirait pas les ébranler ; mais son œuvre allait agir sans lui. Il n’était plus permis de dire et de se dire : « Obéissons, acceptons, sans discuter. »

On pouvait, on devait se demander si la constitution politique et les lois faisaient bien le bonheur des Français ou, du moins, leur plus grand bonheur possible. Si l’on en doutait, on pouvait en conclure à bon droit qu’elles étaient mauvaises, injustes, nonobstant tous les sacres et toutes les majestés, et même tous les principes, et qu’il y avait lieu de les changer.

Source : Daniel Mornet – Les origines intellectuelles de la révolution Française – 1935

Publié par Napo

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