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L’école primaire et l’instituteur sous l’Ancien Régime

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Au cours de l’Ancien Régime, une période historique qui s’étend sur plusieurs siècles en France, l’éducation et l’enseignement occupaient une place singulière au sein de la société.

« Soit donc, diront les détracteurs irréductibles du passé, l’ancienne France a eu des écoles, mais quelles écoles ! Misérablement installées, mal tenues par des instituteurs ignorants, incapables, faméliques, exerçant sans contrôle une fonction qu’ils s’étaient attribuée de leur propre autorité, n’apprenant tant bien que mal aux enfants qu’un peu de lecture et d’écriture. »

Et parallèlement à ce triste tableau, on nous montre les palais scolaires édifiés de notre temps, les instituteurs diplômés, savants, élevés à la dignité de fonctionnaires, on nous fait lire les programmes démesurés où il est question de omni re scibili, sauf de la religion qui en est absolument bannie. Qu’y a-t-il au fond de tout cela ? Je ne vais pas me donner la tâche facile d’écrire ici une dissertation pédagogique sur l’étendue qu’on doit raisonnablement assurer à l’enseignement populaire.

Je dirai seulement en deux mots qu’elle doit être proportionnée aux réels besoins des sujets, à leur capacité intellectuelle moyenne, au profit qu’ils en pourront tirer dans les carrières qui fatalement seront celles du plus grand nombre. Il n’est pas douteux, d’autre part, que la réceptivité intellectuelle des enfants ayant des bornes, l’enseignement qui leur est départi perd quasi nécessairement en profondeur ce qu’il gagne en étendue. Ceci posé, et s’il faut admettre que l’immense majorité des anciens élèves des écoles primaires étant vouée aux métiers manuels et n’ayant aucune occasion de se servir des connaissances acquises, hormis de la lecture, de l’écriture et du calcul, tout ce qui a été appris en dehors de cela est très vite et radicalement oublié, on pourrait dire, par conséquent, qu’il eût été sage, en somme, d’économiser la peine et le temps qu’on a employé à leur en donner une vague et fugitive idée.

Peut-être aussi la comparaison entre les anciens instituteurs et leurs successeurs d’aujourd’hui, si elle était sérieusement faite, serait-elle moins favorable à ceux-ci qu’on ne se l’imagine ordinairement. Dans mon Instruction primaire en France avant la Révolution, j’ai consacré 80 pages à exposer, d’après d’innombrables documents empruntés à des monographies faites sur pièces d’archives, la condition véritable des instituteurs et des écoles sous l’Ancien Régime.

Ce ne sont pas des théories que j’ai formulées, ce sont des faits et des chiffres certains que j’ai mis sous les yeux du lecteur. Et c’est justement pour cela qu’il ne m’est pas possible d’analyser en détail ces trois chapitres. Je dois me contenter ici d’un exposé sommaire procédant par affirmations et je me vois contraint de renvoyer, pour les preuves, à mon livre et aux travaux que j’y ai mis en œuvre et que j’ai toujours cités consciencieusement.

Les instituteurs

À quelles conditions étaient-ils admis à l’enseignement sous l’ancien régime ? Quelle était, approximativement du moins, la situation financière qui leur était faite ? De quelle considération jouissaient-ils ? Il n’était pas loisible au premier venu d’ouvrir une école publique dans une ville ou un village.

Dans ceux-ci, le plus ordinairement, les maîtres étaient choisis par l’assemblée générale des habitants, convoqués au prône par le curé, ou bien par les fondateurs de l’école, s’ils s’étaient réservés la nomination du titulaire. Dans les villes et gros bourgs pourvus de municipalités, celles-ci, assistées du curé et de quelques personnes considérables, choisissaient les instituteurs au nom de la communauté des paroissiens.

Dans les villes plus importantes, les maîtres écrivains étaient admis à exercer leurs fonctions d’après les règles édictées dans les statuts dûment approuvés de leur communauté. Les régents ainsi officiellement investis défendaient énergiquement leur place et leur privilège contre les maîtres même ecclésiastiques non autorisés qui se permettaient d’ouvrir des écoles privées. Le plus souvent un traité en règle intervenait entre les instituteurs publics et ceux qui les nommaient.

Les « baux scolaires », retrouvés en grand nombre dans les archives, ont fourni aux érudits de ce temps-ci d’infinis détails sur les usages en vigueur dans les écoles d’autrefois. Avant d’entrer en fonctions, le maître choisi devait se pourvoir, auprès de l’évêque, des grands vicaires ou des doyens ruraux, de lettres de régence qui s’accordaient gratis. Les Édits et Déclarations royales avaient mis les régents sous la juridiction des évêques.

L’approbation épiscopale n’était accordée qu’après un examen sérieux, quoique portant sur un programme élémentaire, ou du moins après que le candidat avait pu présenter un certificat d’idonéité, délivré par les curés des lieux où il avait précédemment enseigné. Les écoles étaient inspectées par les évêques, les archidiacres et les grands vicaires au cours des visites épiscopales, et si l’incapacité des instituteurs était constatée, leur interdiction était prononcée sans retard. Il avait été question, à plusieurs reprises, d’établir des écoles normales pour la formation des régents de campagne et des efforts avaient été tentés en ce sens. Ils avaient eu peu de succès. Après avoir étudié de près d’innombrables documents, je reste convaincu que, toute proportion gardée, la condition matérielle des instituteurs de l’ancien régime était à peu près celle de nos instituteurs actuels.

Comme l’a remarqué Taine, elle ne différait pas sensiblement de celle des curés congruistes. Ce n’était pas l’opulence, ni même la grande aisance, mais la preuve qu’on s’en contentait fort bien, c’est que, d’une part, les candidats ne manquaient pas et que, d’autre part, les régents nantis tenaient beaucoup à leur situation. Quelles étaient les sources auxquelles s’alimentait leur modeste budget ?

Tout d’abord le traitement fixe de 150 livres ( 1444 € pour le taux de 1724) pour les maîtres, et 100 (960 € pour le taux de 1724) pour les maîtresses, qu’avaient prescrit les Déclarations royales de 1693 et 1724 et dont l’usage s’était fort généralisé dans la plupart de nos provinces au XVIIIᵉ siècle, ensuite la rétribution scolaire, variable selon les lieux et fixée selon le degré d’instruction des enfants, rétribution payée d’ordinaire en argent, mais souvent aussi en nature, enfin la part faite aux maîtres, en qualité de sacristains ou de marguilliers, dans les services religieux. Ajoutons que très souvent, ils bénéficiaient de dégrèvements en matière fiscale et même étaient totalement déchargés d’impôts.

Ils étaient exempts du service de la milice, de la charge de collecteurs d’impôts. Grâce à ces diverses combinaisons, on arrivait d’ordinaire à faire à l’instituteur une situation convenable. Il y avait assurément dans les petits villages des exceptions regrettables qui entravaient les progrès de l’instruction, mais la saine critique ne permet pas de transformer en règle ces exceptions, ce à quoi ne manquent pas les fanatiques admirateurs de l’organisation scolaire actuelle. La place me manque pour traiter comme il conviendrait la dernière question que j’ai posée relativement à nos anciens régents : de quelle considération jouissaient-ils ? J’y vais répondre simplement en citant une agréable page d’un savant archiviste, M. Merlet, laquelle résume bien exactement les documents :

« Le maître était alors, avant tout, le mandataire des pères de famille et l’auxiliaire du ministre de la religion. Il apprenait à l’enfant les premiers éléments de la langue maternelle, formait ses lèvres à en reproduire les sons, ses doigts à en retracer les mots. Il mettait le fils du laboureur et de l’artisan en état de tenir lui-même la comptabilité de sa culture et de son commerce… Il était, après le pasteur, l’homme de la paroisse. Il voyait naître l’enfant, il prêtait le concours de sa voix aux jeunes époux qui venaient consacrer leur tendresse aux pieds des autels, il murmurait les dernières prières sur la tombe qui allait se fermer pour toujours.

Si l’État ne l’avait pas encore élevé à la dignité de fonctionnaire public, il n’était jamais réduit à la condition du sage de La Fontaine qui crie, selon les gens : Vive le Roi ! vive la Ligue ! Ce qu’il perdait en élévation hiérarchique, il le gagnait en considération personnelle. Toute la paroisse était attentive à ses besoins : aujourd’hui, on s’assemblait pour augmenter ses gages, demain pour lui construire une école. La mort de cet homme de bien était un deuil public, sa tombe avait, comme celle du pasteur, une place réservée dans le cimetière ou même dans l’église, et nous avons trouvé, dans les actes de sépulture, de véritables oraisons funèbres que l’on ne peut lire sans émotion. »

L’école primaire sous l’ancien régime était dotée d’installations matérielles très variées, en fonction de l’importance des paroisses et des circonstances locales. Nulle part nos pères n’avaient élevé les fastueuses constructions qui décorent actuellement nos villes et nos villages et reçoivent les enfants du peuple dont beaucoup habitent d’humbles chaumières ou de sordides galetas. En cette matière, il n’y avait point de règles fixes. Les vieux auteurs de pédagogie formulent là-dessus des idées et des vœux fort sages, mais on peut bien dire que dans la pratique, ils n’étaient pas souvent réalisés.

Ils ne l’ont pas été de notre temps, sinon depuis vingt-cinq ans environ, et les constructions scolaires, même durant la plus grande partie du XIXe siècle, ont plus souvent péché par défaut que par excès. Sous l’ancien régime, il y avait, dans certaines provinces, de très nombreuses maisons d’école. Dans le territoire de tel de nos départements, on les comptait par centaines, en d’autres elles étaient plutôt rares et l’instituteur s’arrangeait comme il pouvait, soit au moyen de l’indemnité qui lui était accordée, soit que la paroisse y pourvût en louant elle-même un appartement ou une maison entière.

Inutile d’ajouter que les écoles les mieux installées étaient celles des communautés religieuses. Au point de vue de l’organisation intérieure, heures des classes, distribution du temps, vacances, récompenses et châtiments, il est difficile d’établir des thèses d’ensemble, tant est grande la variété de systèmes et de pratiques que nous révèlent les documents. Mais si l’on veut lire sans préjugés l’École paroissiale, l’Essai d’une école chrétienne, et Conduite des écoles chrétiennes, de saint Jean-Baptiste de la Salle, et quelques autres livres de même sorte, on y relèvera force prescriptions judicieuses, on y pourra découvrir le germe quelquefois développé de la plupart des perfectionnements scolaires adoptés de nos jours.

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Ce en quoi les anciennes écoles l’emportaient absolument sur les nôtres, même sur les meilleures, c’était, l’esprit profondément chrétien dont maîtres et écoliers étaient dominés. Le but que se proposaient alors les instituteurs de la jeunesse était avant tout l’instruction religieuse et l’éducation, au vrai sens du mot. Les images de Notre-Seigneur, de Notre-Dame, celles des saints patrons des écoles ornaient les murs de la classe, tous les exercices commençaient et finissaient par la prière, chaque jour, si les circonstances locales le permettaient, les enfants étaient conduits à l’église.

Les leçons de religion étaient fréquentes, sérieusement faites, pieusement entendues. C’est dans ces écoles que les anciens auteurs appellent « les séminaires ou pépinières de l’Eglise et de l’Etat, le noviciat du christianisme, les églises des enfants », qu’on formait ces fortes générations qui ont tenu si haut le drapeau de la France et porté si loin son honneur.

Source : L’Église et l’enseignement populaire sous l’Ancien Régime – Chanoine E. Alain – 1895

Publié par Napo

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