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Réflexions de Léon Degrelle sur l’agonie de son époque

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Aimer ? Pourquoi ? Pourquoi aimer ? L’être humain s’est barricadé derrière son égoïsme et son plaisir. La vertu a délaissé son chant naturel. On se gausse de ses vieux rites.

Les âmes étouffent. Ou même elles ont été liquidées, derrière les décors des habitudes et des conventions. Le bonheur est devenu, pour l’homme et pour la femme, un monceau de fruits qu’ils croquent à la hâte ou dans lesquels ils plantent des dents rapides sans plus, pour les rejeter pêle-mêle – corps abîmés, âmes abîmées – une fois épuisée la frénésie passagère, en quête déjà d’autres fruits plus excitants ou plus pervers.

L’air est chargé de tous les reniements moraux et spirituels. Les poumons aspirent en vain à une bouffée d’air pur, à la fraîcheur d’un embrun jeté au ras des sables.

Les jardins intérieurs des hommes ont perdu leurs couleurs et leurs chants d’oiseaux. L’amour, lui-même, ne se donne plus. Et d’ailleurs, qu’est-ce que l’amour, le plus beau mot du monde, ravalé au rang de passe-temps physique, instinctif et interchangeable ?…

Le seul bonheur pourtant résidait dans le don, le seul bonheur qui consolait, qui enivrait comme le parfum plénier des fruits et des feuillages de l’automne. Le bonheur n’existe que dans le don, le don complet ; son désintéressement lui confie des saveurs d’éternité ; il revient aux lèvres de l’âme avec une suavité immatérielle.

Donner ! Avoir vu des yeux qui brillent d’avoir été compris, atteints, comblés ! Donner ! Sentir les grandes nappes heureuses qui flottent comme des eaux dansantes sur un cœur soudain pavoisé de soleil ! Donner ! Avoir atteint les fibres secrètes que tissent les mystères de la sensibilité ! Donner ! Avoir le geste qui soulage, qui enlève à la main son poids charnel, qui épuise le besoin d’être aimé !

Alors le cœur devient léger comme le pollen. Son plaisir s’élève comme le chant du rossignol, voix brûlante qui nourrit les ombres. Nous ruisselons de joie. Nous avons vidé cette puissance de bonheur que nous n’avions pas reçue pour nous, qui nous encombrait, que nous devions déverser, comme la terre ne peut contenir sans fin la vie des sources et les laisse éclater sous les crocus et les jonquilles, ou dans les failles des rochers verts.

Mais aujourd’hui dans mille failles desséchées les sources spirituelles ont cessé de jaillir. La terre ne déverse plus ce don qui la gonflait. Elle retient son bonheur. Elle l’étouffe.

L’agonie de notre temps gît là.

Le siècle ne s’effondre pas faute de soutien matériel. Jamais l’univers ne fut si riche, comblé de tant de confort, aidé par une industrialisation à ce point productrice. Jamais il n’y eut tant de ressources ni de biens offerts. C’est le cœur de l’homme, et lui seul, qui est en état de faillite.

C’est faute d’aimer, c’est faute de croire et de se donner, que le monde s’accable lui-même des coups qui l’assassinent.

Le siècle a voulu n’être plus que le siècle des appétits. Son orgueil l’a perdu. Il a cru aux machines, aux stocks, aux lingots, sur lesquels il régnerait en maître. Il a cru, tout autant, à la victoire des passions charnelles projetées au-delà de toutes les limites, à la libération des formes les plus diverses des jouissances, sans cesse multipliées, toujours plus avilies et plus avilissantes, dotées d’une « technique » qui n’est, en somme, généralement, qu’une accumulation, sans grande imagination, d’assez pauvres vices, d’êtres vidés.

De ses conquêtes, ou plus exactement de ses erreurs, puis de ses chutes, l’homme n’a retiré que des plaisirs qui paraissaient suprêmement excitants au début et qui n’étaient en fait que du poison, de la boue et du toc.

Pour ce toc, cette boue et ce poison, pourtant, l’homme, la femme avaient délaissé, avaient profané, à travers leurs rêves et leurs corps dévastés, la joie intérieure, la vraie joie, le grand soleil de la vraie joie. Les bouffées de plaisir des possessions – matière ou chair – devaient, tôt ou tard, s’évanouir parce qu’illusoires, viciées dès le début, vicieuses de plus en plus.

Il n’est resté au cœur des vainqueurs passagers de ces enchères stériles que la passion de prendre, de prendre vite, des bouffées de colère qui les dressent contre tous les obstacles et de fades odeurs de déchéance collées à leurs vies saccagées et pourries.

Vains, vidés, les mains ballantes, ils ne voient même pas arriver l’instant où l’œuvre factice de leur temps s’effondrera.

Elle s’effondrera parce qu’elle était contraire aux lois mêmes du cœur, et – disons le grand mot – aux lois de Dieu. Lui seul, si fort qu’on en ait ri, donnait au monde son équilibre, orientait les passions, leur ouvrait les vannes du don complet et de l’amour authentique, indiquait un sens à nos jours, quels que fussent nos bonheurs et nos malheurs.

On pourra réunir toutes les Conférences du monde, rassembler par troupeaux les Chefs d’État, les experts économiques et les champions de toutes les techniques. Ils soupèseront. Ils décrèteront.

Mais, au fond, ils échoueront car ils passeront à côté de l’essentiel. La maladie du siècle n’est pas dans le corps. Le corps est malade parce que l’âme est malade. C’est elle qu’il fallait, qu’il faudra coûte que coûte guérir et revivifier. La vraie, la grande révolution à faire est là. Révolution spirituelle ou faillite du siècle. Le salut du monde est dans la volonté des âmes qui croient.

Ceux qui hésitent devant l’effort sont ceux dont l’âme est engourdie. Un grand idéal donne toujours la force de mater son corps, de souffrir la fatigue, la faim, le froid. Qu’importent les nuits blanches, le travail accablant, les soucis ou la pauvreté !

L’essentiel est d’avoir au fond de son cœur une grande force qui réchauffe et qui pousse en avant, qui renoue les nerfs déliés, qui fait battre à grands coups le sang las, qui met dans les yeux le feu qui brûle et qui conquiert.

Alors plus rien ne coûte, la douleur même devient joie car elle est un moyen d’élever son don, de purifier son sacrifice. La facilité endort l’idéal. Rien ne le redresse mieux que le fouet de la vie dure ; elle nous fait deviner la profondeur des devoirs à assumer, de la mission dont il faut être digne.

Le reste ne compte pas. La santé n’a aucune importance.On n’est pas sur la terre pour manger à l’heure, dormir à temps, vivre cent ans ou davantage. Tout cela est vain et sot.

Une seule chose compte : avoir une vie utile, affiler son âme, être penché sur elle à chaque instant, à surveiller ses faiblesses et à exalter ses élans, servir les autres, jeter autour de soi le bonheur et la tendresse, donner le bras à son prochain, pour s’élever tous en s’aidant l’un l’autre.

Une fois ces devoirs accomplis, qu’est-ce que cela signifie de mourir à trente ans ou à cent ans, de sentir battre la fièvre aux heures où la bête humaine crie à bout d’efforts ?

Qu’elle se relève encore, malgré tout ! Elle est là pour donner sa force jusqu’à l’usure. Seule l’âme compte et doit dominer tout le reste.

Brève ou longue, la vie ne vaut que si nous n’avons pas à rougir d’elle à l’instant où il faudra la rendre.

Quand la douceur des jours nous invite, et la joie d’aimer, et la beauté d’un visage, d’un corps parfait, d’un ciel léger, et l’appel des courses lointaines, quand nous sommes près de céder à des lèvres, à des couleurs, à la lumière, à l’engourdissement des heures détendues, resserrons dans nos cœurs tous ces rêves au bord des évasions dorées…

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La véritable évasion, c’est de quitter ces chères proies sensibles, à l’instant même où leur parfum convie nos corps à défaillir. A cette heure où il faut refouler le plus tendre de soi-même et porter son amour au-dessus de son cœur, alors où tout est pénible jusqu’à la cruauté, un sacrifice commence vraiment à être entier, à être pur.

Nous nous sommes dépassés, nous donnons enfin quelque chose.

Avant, c’était encore nous que nous cherchions et ce rien d’orgueil et de gloire qui corrompt tant de jaillissements venus tout d’un coup de nos âmes et utilisés au lieu d’être donnés. On ne donne pour de bon, sans calcul – car tout est passé d’un côté et plus rien n’est resté de l’autre – que lorsqu’on a d’abord tué son amour de soi. Ça ne se fait pas tout seul car la bête humaine est rétive. Et nous comprenons si mal les enseignements de l’amertume…

Il est doux de rêver à un idéal et de le bâtir dans sa pensée. Mais c’est encore, à dire le vrai, fort peu de chose. Qu’est-ce qu’un idéal qui n’est qu’un jeu, ou mettons même un rêve très pur ? Il faut le bâtir, après cela, dans l’existence. Et chaque pierre est arrachée à nos aises, à nos joies, à notre repos, à notre cœur.

Quand malgré tout l’édifice, au bout des ans, s’élève, quand on ne s’arrête pas en route, quand, après chaque pierre plus lourde à dresser, on continue, alors seulement l’idéal se met à vivre. Il ne vit que dans la mesure où nous mourrons à nous-mêmes.

Quel drame, au fond, qu’une vie droite…

Source : Les âmes qui brûlent – Léon Dregelle – 1964

Publié par Napo

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