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Mgr Freppel concernant la république et le boulangisme

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Entre la monarchie traditionnelle et la république, Mgr Freppel ne voyait guère de milieu ; le bonapartisme, avec l’appel au peuple, lui semblait simplement une des formes de la Révolution.

Il était parfois tenté de reprocher au successeur du comte de Chambord de ne pas appuyer assez sur la différence essentielle qui sépare le droit royaliste du système impérialiste. Le droit royaliste est un droit historique, traditionnel, héréditaire, préexistant et survivant à toute reconnaissance et à toute acceptation par le suffrage populaire.

Dans le système impérialiste, au contraire, la souveraineté du peuple est réelle ; son élection ne se borne pas à désigner les individus en qui réside et par qui s’exerce le pouvoir ; elle crée le droit, elle en est la raison dernière ; et par une conséquence inéluctable, elle peut retirer ce qu’elle a donné, défaire ce qu’elle a fait, révoquer ceux qu’elle a investis de l’autorité sociale.

La volonté nationale n’est pas seulement une condition à l’exercice légitime d’un droit primordial ; elle est la cause première et suprême de ce droit. Mgr Freppel aurait voulu que le comte de Paris ne laissât aucune équivoque là-dessus dans son langage, bien persuadé qu’il n’y en avait aucune dans sa pensée. Dès l’origine, il ne cacha pas son mépris pour le mouvement boulangiste, pour son chef et pour ses meneurs.

Il reprochait au parti monarchiste cette alliance comme une honte, et il n’en attendait aucun profit. Cet engouement pour le général lui paraissait une folie. Au mois de mai 1887, il déclare que « Boulanger est devenu un vrai péril ; il a l’air de faire quelque chose et il ne fait rien du tout. »

Le 3 janvier 1888 il écrit :

« Ni le rôle de journaliste, ni celui de député ne procurent de grandes consolations dans le temps où nous vivons. L’année 1888, à moins de guerre, ne différera pas notablement de son aînée ; nous nous traînerons jusqu’aux élections. Quand un parti monarchiste, en présence d’une crise constitutionnelle, fait consister sa clairvoyance à dépenser 180 voix stériles sur la tête d’un général républicain et que c’est là le principal effort de son intelligence et de sa vigueur, on peut dire qu’il n’est plus bon qu’à servir de décor à la République.

Ce qu’il y a de plus pressé, c’est de sauver le budget des cultes, le Concordat, les aumôniers des prisons, etc., avec l’appui des deux cents opportunistes de la Chambre ; car s’ils nous lâchent par indifférence ou par dépit, tout est à terre. Mon unique objectif est là. Que le clergé le sache bien : les républicains modérés peuvent seuls former l’appoint nécessaire pour sauver le budget du clergé.

Ceux qui font de la politique de cinquante mille francs de rente peuvent raisonner autrement ; mais moi qui suis chargé de sauver les petites gens à mille francs d’indemnité, je ne connais pour le moment d’autre politique que celle-là. »

Ce « polichinelle », ce « viveur », ce ministre de la guerre qui a inauguré le cri de « Curés, sac au dos ! » lui semble aussi indigne qu’incapable de jouer le rôle de sauveur. Le 7 avril 1888 il répond au directeur de l’Océan qui exprimait des doutes sur la valeur de ce politicien :

« Votre opinion sur le général Boulanger et sur son avenir est très juste. C’est un emballement inexplicable ; tout le monde et tout conspire en sa faveur, ses frasques plus que le reste. Ce sera un nouvel élément de confusion pour nos élections du Finistère, lequel ajouté à l’élément bonapartiste, évidemment plus fort qu’il y a trois ans, rendra notre succès plus problématique.

Peut-être les députés du Finistère comprendront-ils qu’au lieu de combattre mon influence, ils eussent agi dans leur intérêt en contribuant à la fortifier. Je n’ai pas besoin d’être député pour rester ce que je suis, tandis qu’ils ne seront plus rien en cas d’insuccès. »

Vers la fin de cette même année 1888, il tâche cependant de rassurer quelques-uns de ses amis qui s’étonnaient de voir les représentants du comte de Paris compromis dans le mouvement révisionniste :

« Le comte de Paris n’a rien fait pour démériter ; et si parmi ses partisans, il en est à idées plus ou moins correctes, cela s’est toujours trouvé et se trouvera toujours. Supposons même qu’éloigné de la France, le prince ne juge pas toujours bien les situations, ce n’est pas une raison pour le jeter par-dessus bord. »

Prenant ensuite à partie l’indifférentisme politique et les utopistes qui s’imagent avoir bientôt en France une république favorable à la religion et à l’Église, il termine par ces mots :

« Ces gens-là rêvent un Garcia Moreno. Quelle illusion ! Tabler sur une hypothèse aussi fantaisiste et abandonner un prince chrétien et profondément moral, plein des meilleures intentions, c’est tout simplement insensé. Ils ne font d’ailleurs que ressasser un pur sophisme. On ne leur demande pas de s’inféoder à un parti ; mais il est toujours permis, il est même utile et nécessaire de s’inféoder à un principe, à un droit.

C’est faute de faire cette distinction qu’ils nous quittent pour suivre Mgr Guilbert de Bordeaux et les prélats républicains. « Catholiques avant tout! » crient-ils à tout propos ; comme si le catholicisme et le royalisme étaient inconciliables, en droit ; comme si, de fait, en France, les meilleurs « catholiques » avant tout n’étaient pas en général des royalistes ! C’est ce que Louis Veuillot, avec son grand sens, avait fini par reconnaître, après 1870, dans une page qui mérite d’être citée :

« Henri V est le droit, la justice, l’ordre, le principe nécessaire à la reconstitution du pouvoir, au rétablissement de l’ordre, à la garantie du droit commun, la fraternité sociale par la garantie de la foi religieuse, l’égalité par la garantie de l’ordre, qui donne la seule forme vivante de l’égalité. Il est le territoire par la garantie des alliances fortes et sincères. Ordre, liberté, propriété, justice et légalité, tout cela réside en lui, reste faussé en dehors de lui, croule sans lui. Il est essentiellement, sinon ce que tout le Français réclame, du moins ce que tout Français jouissant de sa raison peut accueillir avec honneur et avec espérance. »

« Voyez l’Univers du 17 octobre 1872 ; et je pourrais alléguer beaucoup d’autres passages aussi explicites. Ce témoignage ne peut être esquivé, à moins de prétendre que le grand écrivain ne connaissait plus la valeur des mots et qu’un principe essentiel et nécessaire à la reconstitution de la France et à la liberté de l’Église chez nous cessait d’être un principe essentiel et nécessaire par un simple changement de personnes. Que d’autres lui fassent cette injure ; ce ne sera pas moi !

Au fond, tout ce monde d’indifférents politiques est boulangiste, comme, du reste, la plupart des députés de la droite. Si rien n’y met obstacle par ailleurs, je crois au succès de l’ami de Rochefort et de Laisant. Il sera élu dans quarante départements. Avec lui, vous aurez la guerre et un second démembrement de la France. Après quoi, force sera de rappeler les Bourbons-Orléans ; mais ils reviendront amoindris pour régner sur une France encore plus diminuée qu’eux. Voilà où conduira le Boulangisme patronné par MM. de Mun, de Martimprey, de Mackau, etc. »

Telle était la pensée de Mgr Freppel sur la fameuse « action parallèle » et le résultat qu’il attendait. Résolu à combattre un gouvernement persécuteur, et une législation antichrétienne, il ne voulait aucune révolte, aucune trahison. Sans réaliser à la lettre ses prévisions, l’avenir ne lui a pas donné tort.

Vers la fin cependant, pour céder à des instances réitérées et par esprit de discipline, il fit quelques concessions et transmit le mot d’ordre suivant à l’Océan de Brest et à l’Anjou (journaux) le 14 février 1889.

« Il ne faut pas vous y tromper : par suite de la politique de M. le comte de Paris et de ses conseillers, M. le général Boulanger est maître du terrain. Aussi faudra-t-il considérer cet avènement comme un fait accompli, et ne pas se lancer dans l’invective. Tu l’as voulu, Georges Dandin ! Pourra-t-on répondre à ceux qui, au lieu de faire dériver le mécontentement général du côté et au profit de la monarchie, ont tout fait pour en laisser bénéficier le général Boulanger.

Ce qu’il faut surtout combattre, à l’heure présente, c’est la république opportuno-radicale qui nous persécute depuis dix ans. Il faut la démolir. Quant à la monarchie, je la regarde comme ajournée par la faute du prince et de ses conseillers préférés. »

A M. Ghavanon, un peu étonné de ce changement apparent, il donnait ces explications résignées : Paris, 10 avril 1889.

« Je comprends fort bien que vous soyez désorienté ; on le serait à moins, dans la situation troublée où nous nous trouvons. L’événement de l’heure présente, c’est la lutte de la République opportuno-radicale contre Boulanger. Comme notre objectif est également la chute de ces oppresseurs, nous avons nécessairement l’air de soutenir le général.

Quant à la monarchie, il n’en est pas question et l’on ne parle pas plus du comte de Paris que s’il n’existait pas. Le fait est qu’aux prochaines élections, nous ne pourrons parler ni de royauté ni d’empire, sinon le parti conservateur tombe en dissolution. Il ne peut s’agir que de la persécution religieuse et de la ruine de nos finances ; ces deux points devront former notre plate-forme électorale. M. le comte de Paris est arrivé à ce résultat à force de remorquer le général Boulanger. Ce n’est pas moi qui lui ai donné ce conseil ! Il faut donc que tous les efforts de nos journaux de province tendent à démolir le parti opportuno-radical.

D’ici aux élections, royalistes, bonapartistes et boulangistes devront travailler à constituer pour la Chambre future une majorité conservatrice pouvant s’emparer du ministère et réviser les lois scolaires et autres mesures d’oppression prises par les républicains du 4 septembre. Nous n’avons pas d’autre but immédiat, et pour l’atteindre, il faut l’unité d’action.

C’est de la politique un peu terre à terre ; mais c’est celle que M. le comte de Paris semble avoir adoptée après la mort du comte de Chambord. Il ne croit pas son parti assez fort pour renverser à lui seul le régime actuel : de là des alliances et des conjonctions qui étonnent à première vue, mais qui ont pourtant leur raison d’être dans la situation de la France. »

Mgr Freppel n’aimait pas la multiplicité des groupes ; il goûtait fort peu l’idée d’un parti catholique, constitué sur le terrain parlementaire dans le but de défendre par tous les moyens légaux les intérêts de la religion et de la famille. L’union des conservateurs, bien qu’imparfaite et un peu factice, lui paraissait seule possible et d’ailleurs suffisante.

Une ligue active dont les adhérents garderaient, à d’autres égards, et notamment au point de vue monarchique, leur liberté de conviction et d’action est une chimère ; elle ne réussira pas même à formuler un programme religieux, social, économique nettement défini ; tout au plus produira-t-elle quelques discours académiques ; mais ce n’est pas avec cela qu’on entraîne les masses.

Il s’en expliquait nettement le 28 octobre 1889.

« Je ne veux pas d’un parti catholique, nouvel élément de division ajouté à tant d’autres. D’ailleurs, nous n’avons que trop souffert de la thèse de l’indifférentisme politique. Tout cela n’a pas d’autre but que de donner un relief exagéré à des personnalités encombrantes. Plus que jamais, la monarchie est pour moi la seule chance de salut qui reste à la France. Les républicains ne nous feront aucune concession sérieuse. »

Et comme on lui objectait le Centre allemand, dont le chef Windthorst était son ami :

« Il n’y a pas de parité, répondait-il ; en Allemagne on est d’accord sur la forme du gouvernement, et c’est cela même qui nous divise. »

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Quant au régime républicain, il n’en voulait à aucun prix. Sans doute, il avouait que cette forme est légitime, en soi, comme toute autre ; ailleurs, en Suisse, en Amérique, elle peut être appropriée au tempérament national. Chez nous, elle n’a jamais été, elle n’est actuellement, elle ne sera jamais, à moins de changements profonds survenus dans notre caractère et dans nos tendances, que la forme politique de l’athéisme et de la guerre au catholicisme.

Source : Mgr Freppel – Révérent Père Cornut – 1893

Publié par Napo

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