Le mystère de la Trinité et l'Ancien Testament
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Le mystère de la Trinité et l’Ancien Testament

Le mystère de la Trinité avait-il été révélé aux Juifs, ou bien était-il resté ignoré d’eux comme des païens ? Cette question est du ressort de la théologie et de l’histoire, et il ne sera pas inutile de la discuter ici brièvement du point de vue théologique.

Il est tout d’abord hors de conteste que le dogme ne s’est point développé dans l’Ancien Testament suivant les mêmes lois qu’il s’est développé depuis Jésus-Christ. La révélation que Dieu nous a faite par le Christ et ses apôtres est souveraine et définitive. Depuis lors, le dépôt reçu par l’Église peut-être par elle plus pleinement compris ; il ne peut recevoir aucun accroissement. Dans l’Ancien Testament, il n’en va pas de même : des révélations successives, faites aux patriarches, à Moïse, aux prophètes, ont peu à peu enrichi le dépôt initial confié par Dieu à l’homme dans la première révélation ; tout cet ensemble cependant n’a été qu’une préparation fort imparfaite par rapport à la révélation chrétienne. Ainsi, nous devons dire que la révélation a été complète avec les apôtres ; mais nous ne pouvons pas dire qu’elle l’ait été avec Adam, ni avec Moïse, ni même avec les prophètes.

En d’autres termes, nous devons reconnaître que certaines vérités de la foi, révélées aux chrétiens, étaient inconnues aux Juifs. Le mystère de la Trinité est-il de ce nombre ?

Les documents de la tradition, si nous les interrogeons sur ce point, semblent au premier abord contradictoires. D’une part, les Pères nous disent très nettement que c’est seulement par le Christ que la Trinité a été révélée ; d’autre part, ils trouvent dans l’Ancien Testament mille attestations de la Trinité.

Ainsi, lorsqu’ils lisent dans la Genèse (I, 26) ces paroles de Dieu : « Faisons l’homme à notre image », ils pensent que ce pluriel indique un dialogue entre les personnes divines ; volontiers, ils interprètent de même la parole de Dieu après la chute d’Adam : « Voici qu’Adam est devenu comme l’un de nous » (Gen., III, 22) ; ou encore, au moment de la confusion des langues : « Descendons et confondons leurs langues » (Gen., XI, 7). Plus volontiers encore, ils reconnaissent la pluralité des personnes divines dans le récit des théophanies et, en particulier, dans l’apparition de Mambré où trois personnes apparaissent en même temps. Plusieurs enfin, surtout parmi les théologiens scolastiques, attachent la même signification aux répétitions de mots, ainsi au trisagion d’Isaïe (VI, 3) : Sanctus, Sanctus, Sanctus, ou encore aux paroles du psaume LXVII, 7-8 : Benedicat nos Deus, Deus noster, benedicat nos Deus, ou du Deutéronome (VI 4) : Dominus Deus noster Dominus unus est.

On accordera volontiers qu’aucun de ces passages, considéré en lui-même, ne peut être tenu comme une révélation de la Trinité. Je ne pense même pas que l’on puisse dire que la tradition impose pour aucun de ces textes à l’exégète catholique une interprétation strictement trinitaire, c’est-à-dire telle qu’elle lui fasse découvrir dans les mots du texte une désignation certaine des trois personnes de la Sainte Trinité.

On trouve, il est vrai, dans les canons du concile de Sirmium de 351, des condamnations portées sous peine d’anathème contre quiconque n’admet point la distinction du Père et du Fils dans le récit de la création et dans celui des théophanies ; mais ce concile est semi-arien, et dans ces canons eux-mêmes (Can. XVIII) l’hérésie subordinatienne est nettement affirmée.

Au reste, les indices qui nous paraissent les plus manifestes n’ont pas toujours semblé si clairs aux anciens Pères. Nous aimons à redire, à propos de l’apparition de Mambré, les paroles de saint Ambroise : très vidit et ununi adoravit ; et nous leur prêtons ce sens ; « Il vit trois personnes et il adora un seul Dieu. » Peut-être n’avons-nous pas remarqué que cette phrase se rencontre pour la première fois chez saint Hilaire avec un sens tout différent : Abraham vit trois hommes, il n’en adora qu’un, reconnaissant les deux autres pour des anges. Saint Ambroise lui-même, qui donne une fois l’interprétation trinitaire, reproduit une autre fois celle de saint Hilaire.

Tout ceci ne veut point dire que la pluralité des personnes ait aujourd’hui disparu de tous ces textes qui semblaient significatifs à beaucoup d’anciens Pères ; nous disons seulement que ces quelques traits ne pouvaient point être pour les Juifs des révélations suffisantes et que, même pour nous, qui connaissons la Trinité et qui sommes éclairés par la tradition de l’Église, nous ne pouvons voir dans ces textes des preuves certaines du mystère que nous croyons. Nous ajoutons que ce mystère nous suggère de ces textes l’explication la meilleure.

Le P. Lagrange commente ainsi le faciamus de la création : « L’homme est créé à l’image de Dieu. » L’auteur insiste trop sur ce caractère pour qu’on puisse supposer que le Créateur s’entretient avec les anges : l’homme n’est pas créé à l’image des anges. Dieu se parle à lui-même. S’il emploie le pluriel, cela suppose qu’il y a en lui une plénitude d’être telle qu’il peut délibérer avec lui-même comme plusieurs personnes délibèrent entre elles. Le mystère de la Sainte Trinité n’est pas expressément indiqué, mais il donne la meilleure explication de cette tournure qui se représentera encore (Gen, 3, 22; 11,7 ; Is, 6,8 ).

Cette interprétation est, je crois, la plus conforme à la pensée des Pères. Il est certain que plusieurs d’entre eux ont prétendu prouver contre les Juifs, en se servant de l’Ancien Testament, la distinction du Père et du Fils. Mais cette thèse ne constitue pas à elle seule toute la doctrine trinitaire ; et, si elle apparaît dans l’Ancien Testament, en particulier dans les livres des prophètes, elle n’y manifeste pas tout le mystère du Dieu en trois personnes. La remarque est d’un Père dont l’intransigeance doctrinale est bien connue, saint Épiphane : « l’unité divine a été surtout annoncée par Moïse, la dualité (la distinction du Père et du Fils) a été fortement prêchée par les prophètes, la Trinité a été manifestée dans l’Évangile. »

Ce texte nous ramène à la première série qui a été mentionnée plus haut, et sur laquelle il faut maintenant insister. L’interprétation qui a été donnée de la seconde rendra aisé de les concilier entre elles. On lit déjà chez Tertullien :

« Quel est le fruit de l’Évangile, quelle est la substance du Nouveau Testament, si, dans le Père, le Fils et l’Esprit, on ne confesse pas trois personnes distinctes et un seul Dieu ? Dieu a voulu renouveler ce mystère et nous faire croire d’une façon nouvelle à son unité par le Fils et l’Esprit, afin que désormais la divinité fût reconnue publiquement dans la propriété distincte de ses noms et de ses personnes. »

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Beaucoup de Pères partagent le sentiment de Tertullien et datent du Nouveau Testament la révélation de la Trinité ; tels sont, pour ne citer que les plus considérables, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Épiphane, saint Jean Chrysostome , saint Hilaire, saint Cyrille d’Alexandrie, saint Isidore de Péluse, saint Grégoire le Grand.

C’est aussi le sentiment de saint Thomas.

Source : Histoire du Dogme de la Trinité – Jules Lebreton – 1919

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